Soumission chimique

Comme presque tous les jeudis soir, une cohorte réduite de salariés d’Inevos s’extirpait de la station Cardinal Lemoine. La troupe marchait gaillardement, réduite aux effusions légèrement vaporeuses ; on avait pu profiter des générosités de l’employeur au fameux pot mensuel, alors sobrement baptisé « premier jeudi du mois ». On y but quelques coupes de champagne charitablement offertes par la direction. Laurent commandait son régiment de fidèles collègues : seuls restaient les plus sympathiques drilles dans cette escapade nocturne. L’hiver avait posé ses valises rigoureuses sur la capitale : les récoltants de marrons narraient des menaces orangées. On craignait des chutes de poudreuse historiques…

Tout cela n’inquiétait pas la sémillante escouade qui s’empressa de se calfeutrer dans l’Antidote, un bar du quartier latin où Laurent avait élu son domicilie festif. Chaque semaine, il y rassemblait un troupeau d’amis, mélange de collègues affables et de piliers de comptoir amateurs du lieu. Le commercial trentenaire, grand animateur des joyeusetés extra-professionnelles, se targuait cette semaine d’avoir débauché le jeune Maxime, un des derniers arrivants de l’entreprise de services en informatique. Il avait vaincu les velléités pantouflardes de ce camarade d’espace ouvert qui avait déployé plusieurs astuces afin de retarder cette initiation inévitable.

Les deux cadres du tertiaire s’entendaient à merveille : Maxime saupoudrait les infatigables bavardages de son voisin de piques sporadiques et pleines d’esprit, ce qui déclenchait d’implacables crises de fou rire chez ce dernier. L’outrecuidance complice du nouvel employé, à la pudeur pourtant palpable, avait fait fondre le cœur simple et jovial de Laurent. Il avait alors pris le débutant sous sa grosse aile de rugbyman basque et n’avait cessé de vouloir l’embarquer dans ses aventures nyctalopes. Les deux lurons complémentaires levèrent leur coude pour lancer la première tournée de pintes, servies prestement par les jeunes tenanciers, des demi-barbus, lunettes à grosses montures, style vestimentaire qu’un clochard encore digne n’aurait pas renié. Ils déployaient une promptitude très servile et joviale pour satisfaire les requêtes alcooliques de Laurent : c’était leur plus fidèle publicitaire, sa bonhommie communicative ayant converti des dizaines d’assoiffés. Le bar était déjà plein à craquer de gens pas encore plein comme des œufs.

L’expérimenté Laurent s’étonnait de la descente étourdissante de son jeune protégé ; il devait bien admettre son amateurisme face à ce maitre de l’engloutissement de binouse. Il était tout bonnement admiratif. Chaque dévoilement de personnalité de Maxime l’enchantait et l’amusait au plus haut degré. Ils étaient attablés au comptoir, Maxime sis sur un des tabourets à échasse :

– Je déteste boire debout ! Expliquait-il. C’est un coup à prendre des crampes stomacales ! A tout dégobiller… sur le beau carrelage de ton Antidote adoré !

– Oh malheureux ! lança Laurent, prenant l’accent de son Labourd natal le temps de cette exclamation. Tu fais bien de prendre des dispositions préventives… Vu la vitesse à laquelle tu bois ! Et puis on n’a pas lésiné sur le champagne tout à l’heure…

– Merci à nos employeurs ! tonna Maxime. Il leva sa pinte et engloutit les derniers centilitres. Laurent prit les devant et s’enquit, dans la seconde, de recommander deux chopes de blondes. Les fameuses et très prisées happy hours venaient en effet de débuter, une aubaine: trois euros la pinte ! Une affaire à ne pas manquer ! Maxime entreprit une explication de sa vitesse d’absorption spiritueuse :

– Après un an passé en Bavière, j’étais inconsciemment devenu une outre à bière ! C’est un ami qui me l’a fait remarquer… un soir où j’engloutissais bouteilles sur bouteilles de pisse industrielle, il n’était pas parvenu à tenir la cadence, très étonné le bon bougre !

– Une année en Allemagne ? Erasmus ?

– Oui, à Munich… Et non. Pas d’Erasmus, une aventure approchante, côtoyant bons nombres d’émules du bon philosophe… Notre onéreuse école d’ingénieurs préférait nous proposer des années de césure ! Nom ronflant pour une année de vacances afin de retarder notre débarquement triomphant sur le marché du travail… Pas besoin de partenariat, cette démarche facultative mais fortement recommandée était bien mal encadrée, c’était à nous autres étudiants incompétents de dénicher nos stages… Heureusement les entreprises de tous pays sont friandes de jeunes intellos français qu’elles pourront payer à moindres frais… Bref… Je me suis retrouvé chez Infineon ; sans intérêt. Seuls restent les souvenirs d’une année merveilleusement ensoleillée et d’un calendrier constellé de fêtes toujours arrosées par des litres et des litres de bière…

– Intégration réussie donc !

– Pas vraiment… objecta Maxime d’une moue sceptique. Le costume traditionnel n’était qu’un déguisement ! Je restais un Français en short de cuir ; je n’ai jamais pu me fondre, ne serait-ce qu’un petit peu, dans les masses allemandes… On s’entrechoquait à coups de Mass, l’espace d’un Prost ! J’ai fréquenté d’autres connaissances hexagonales, ai fondé quelques amitiés très complices… Mais je n’avais guère l’esprit de dispersion estudiantine… Pas faute d’avoir fidèlement participé à toutes les festivités de la région ! De l’incontournable et titanesque Oktoberfest aux intimes et familiales foires de l’hiver, du printemps, de l’été… Tout était prétexte à l’ingestion de mousse…

– C’est la langue qui t’a entravé ?

– Non, pas tellement… J’ai osé prendre des cours, d’un royal ennui, je n’y progressais pas tellement… Je pouvais commander des bières, du poulet et de la choucroute acidulée, l’essentiel était acquis !

– Alors quoi ? s’exclama Laurent… Un bon coup dans le nez et l’affaire est réglée !

– Pas tout à fait, voire pas du tout ! L’Allemand reste très lourd ! C’est indéniable, on traverse le Rhin et l’atmosphère devient pesante… Et encore, on met d’ordinaire les pieds au Bade-Wurtemberg, Baden-Baden, de jolis vallons, la forêt… Mais c’est surtout l’humour qui pèche chez eux, très gastrique, un trou noir hypermassif où toutes les tentatives plus légères s’épuisent… Le Bavarois est une version allégée, 75% de matière grise grasse, tout de même. Pas moins. Fallait se les coltiner au déjeuner ! Tous docteurs et ingénieurs, des études longues comme le bras, on pourrait s’attendre à un peu d’esprit… Mais alors pas du tout ! Une hécatombe…  Une blague commune en guise de mise en bouche était de statuer sur les odeurs des toilettes, d’analyser les traces fécales… Nous petits stagiaires franchouillards, nous enchainions les tours de force spirituels pour les piéger et les faire exploser de rires tonitruants ponctués de Genaü… Ils adoraient nos boutades, nos surenchères détournées… Ils se gaussaient de nous comme on rirait d’un ouistiti en cage, d’un chimpanzé de cirque… Un désastre vraiment !

– Je te trouve assez dur avec nos voisins de palier !

– Je n’ai pas fini la peinture ! Moment ! comme dirait un Teuton ! Autre anecdote de déjeuner… Ils cadençaient toutes leurs pauses avec une minutie décérébrante : on adorait enchainer des parties de ping-pong très défoulantes, on pourfendait les règles et inventait chaque semaine de nouvelles truculences… C’était entre stagiaires, cohorte bigarrée majoritairement française, qu’est-ce qu’on se répand avec nos stagiaires ! Il y aurait toute une domination culturelle à développer avec nos jeunes têtes voyageuses !… Je m’égare… Quand les Allemands s’immisçaient dans la partie, tout devenait cadencé, voire cadenassé. Et à 13 heures pétantes, retour au bureau, on allait se planter devant l’ordi, dans le silence de cathédrale de très modernes plateaux aseptisés, silence perturbé par le bruit d’une radio allumée en permanence sur les fréquences néfastes d’une sorte d’NRJ local… Je ne pourrais plus vivre dans un pays étranger, je suis comme Ulysse, je préfère les douceurs angevines…

– Ah ! Comme moi alors ! s’empressa de rebondir Laurent. C’était moins à la mode vos envies d’ailleurs ! Je suis fidèlement resté en France durant toutes mes études…

– On nous poussait dehors ! se défendit Maxime d’un haussement de sourcil, par-dessus sa chope.

– Possible… Je me suis contenté de sages études toulousaines, d’un stage auvergnat puis d’une thèse parisienne !… L’appel de l’étranger m’était… Etranger. Je n’ai pas résisté aux sirènes de la capitale : on m’y proposait une étude très prometteuse sur le clonage embryologique !

– Olah ! Un vrai docteur Frankenstein !… Pourquoi l’informatique alors ?

– Un faisceau d’éléments : mon intérêt décroissant pour ce sujet agonisant…

– Sujet mort-né ! interjeta Maxime, très fier.

– …Et le milieu de précieuses ridicules du petit monde universitaire scientifique… Quelle plaie ! Un ramassis de fainéants faisant semblant de chercher, intimement convaincus qu’ils découvrent l’Amérique scientifique à chaque papelard inutile qu’ils font publier… Des inepties sans lendemain. Seuls les thésards bossent, dans l’espoir avoué de rapidement prendre le relais de l’oisiveté… C’est un ami qui m’a vanté les promesses de l’informatique : recrutement boulimique, évolution rapide si tant est qu’on ne s’obstine pas dans le codage élémentaire, travail peu contraignant… J’ai progressivement laissé mourir ma thèse, me suis contenté du minimum syndical… Et je l’ai eue ! Avec félicitations !… Avec quelques cours d’info comme certificat de motivation, je débutais ma nouvelle carrière ! Elle offrait plus de perspective et j’y baignais comme un poisson dans l’eau. Inevos était fait pour moi ! J’y ai vite décollé…

– Certes ! Monsieur est commercial désormais !

– La technique m’a gonflé… Et chef de projet, c’est rébarbatif, une continuité de nuisances, de réparations, les choses s’éternisent, coulent lentement. D’autres s’en départissent bien mieux, je connais mes atouts ! Commercial, voilà qui me sied mieux. Un éternel recommencement, on n’use que de dispositions naturelles ; c’est simple.

– Frontière quasi génétique en effet !… J’en serais bien incapable… Tu ne manques pas de cordes à ton arc !

– Ah ! Tu me flattes mon petit Maxime ! rigola Laurent en plissant ses petits yeux bleus d’un sourire complice. Allez ! Bouge-toi de ce tabouret et descends à la cave ! C’est l’heure des combats de sumotori !

Sans même savoir de quoi il retournait vraiment, le jeune disciple vida d’une dernière traite son breuvage et se dressa sur ses pattes. Laurent haranguait les collègues alentours. Tous à la cave ! Il annonçait des joutes homériques et la continuité de l’abreuvage… Il n’en fallut pas moins pour agglomérer tout le troupeau au second zinc, caché dans une grotte faiblement éclairée, presque lugubre. On s’empressa d’y commander de nouvelles pintes, ou des spritz, pour la plupart des demoiselles.

Jérémy, un petit rugbyman trapu aux boucles blondes, et Erwan, un breton roux un peu grassouillet et infiniment gentil, s’étaient portés volontaires pour distraire l’assemblée et allaient offrir leur corps à l’amusement général. Le ridicule enfilé jusqu’au sommet du crâne, ils montèrent sur le ring. Ils étaient harnachés comme des bestiaux, tout ficelés de gros sacs molletonnés, ils ployaient sous la charge aberrante… La ressemblance avec la noblesse appesantie des lutteurs nippons restait énigmatique. Les deux comparses étaient méconnaissables.

Maxime entreprit de prendre quelques paris, fort amicaux, de stimuler le public certes amusé et impatient mais lascif et muet. Il se proposa même de filmer le combat, s’étonnant d’être le seul à offrir ses services cinématographiques. Il avait connu ses collègues plus frénétiques dans leur emploi du téléphone malin. La foule tassée sous les voutes ancestrales sirotait sagement ses boissons, subissant les imprécations tonitruantes de l’arbitre et commentateur du match : un trentenaire à barbiche mal débroussaillée. Il s’esclaffait copieusement, surenchérissait avec talent. Les deux butors s’apprêtaient dans les cordes, tanguant maladroitement sur le tatami mou. Après avoir encaissé la vingtaine d’euros réglementaire, il permit aux deux amis de se mettre sur la figure, en toute courtoisie.

Toute l’astuce et la drôlerie de la chose résidaient dans la tenue des pugilistes : incapables de réaliser les gestes les plus élémentaires, ils étaient condamnés à se percuter gauchement. Parade de manchots boulimiques, duel de scarabées… Leurs bras de marionnette s’animaient inutilement, ils entreprenaient des prises qu’un judoka n’aurait pas reniées mais aucune puissance n’était disponible pour actionner les leviers du déséquilibre. L’olibrius gueulant dans son micro ne pouvait masquer un contentement ironique et hurlait des invectives salaces.

Maxime veillait encore à garantir un cadrage optimal, tout en s’enquérant d’hydrater suffisamment son organisme. Il fit rapidement un constat étonnant : plus personne ne daignait s’intéresser aux deux excités en plastique. Les bougres se bourraient avec ce qui restait de vigueur dans leurs jambes de coton pour divertir d’infidèles camarades. L’animateur n’appréciait même plus son invention, son baratin ne couvrait plus les bavardages de l’assistance détournée. Il se replia lentement et lâcha son micro. Il s’empressa d’aller commander une bière au comptoir. Personne ne signalait aux deux lutteurs que la manche était achevée, personne pour mettre fin à leur sudation catalysée par un accoutrement hermétique.

Finalement exténués, les combattants se dévêtirent de leurs combinaisons et rallièrent le gros de l’équipe de fêtards. Maxime rangea sa caméra au poing dans sa poche. L’escalier recrachait des clients surnuméraires, attirés par la fraicheur de la cave, moins bondée que le rez-de-chaussée. Les sardines quittaient leur boite de conserve. Des reflets orangés luisaient sous le nez du jeune informaticien, ses voisins s’empiffraient de spritz, un mélange italien très à la mode. Malgré son refus poli et souriant, sa voisine insista pour qu’il goutât le cocktail si peu original. S’il avait été moins imbibé par une alcoolémie entretenue depuis plusieurs heures, il aurait remarqué les avances sans fard de la petite Nastasia, une jeune slave minuscule aux grands yeux animés. Ses iris verts frisaient la froideur opalescente de steppes sibériennes, ils restaient imperturbablement lumineux dans la pénombre ambiante… Elle prit faussement ombrage de la méthode de dégustation de Maxime : il avala un bon tiers de son verre en quelques goulées aspirées à la paille… Elle essaya encore un temps d’attirer l’attention déconnectée de ce bel éphèbe, cousin de mélanine oculaire. La couleur de ses yeux égalait plutôt les reflets d’un lac alpin ombragé par un orage approchant… Une ampoule faiblarde dévoilait l’attraction qui rivait son regard ensuqué : il maintenait ouvertes ses paupières alourdies par l’éthanol ; elles frémissaient légèrement, sa concentration se grimait en contemplation peu platonique.

Nastasia se vexa pour de bon quand elle discerna la concurrence déloyale : Maxime abimait son ennui dans la contemplation attentive d’une très belle jeune femme, assise dans un des rares canapés-banquette du sous-sol de l’Antidote. L’anonymat offert par les effusions voisines assurait à son outrecuidante insistance une étonnante discrétion…

Il admirait posément le fin profil de cette blonde attablée devant un cocktail raffiné. Un verre scintillant de sucre, aux reflets pailletés dans la pénombre encombrée de cette cave agitée… L’astucieux mélange arborait les dorures parfaites d’un excellent Hermitage, fier de sa plus belle maturité. Mais qui planterait une paille et un parapluie miniaturisé dans un vin si éloquent ? Maxime devait se rendre à l’évidence navrante : personne ici ne servait de ce Côtes-du-Rhône recherché. Aucun barman, malgré un sémillant bavardage, n’étancherait cette soif passagère. Un autre indice à charge contre l’hypothèse viticole : le breuvage ambré remplissait une coupe précieusement évasée… Champagne ? Non pas plus ! Maxime s’ébroua sur son coude à cette hypothèse, pour la rejeter à quelques encablures mémorielles… Ah les astuces déployées par les marchands d’ébriété ! Tous les goûts étaient sur l’étagère. Il suffisait de lever le doigt et d’allonger les billets… Ou la carte bien sûr. Quelques bips, les entraves du code à saisir devenaient un lointain souvenir d’un temps maudit,  les fers de la perte de quelques secondes étaient brisés.

L’attention dodelinant dans l’ouate maladroite de ses sens malmenés, Maxime s’indignait faiblement  contre l’absurde exhaustivité de la carte. Il la parcourait, la lisait, comme à la recherche d’un profond secret, d’une vérité essentielle cachée dans les cascades de chiffres et d’invitations au décollage. Ses lèvres maugréaient des esquisses de moqueries, aucune bribe sonore ne franchissait le palier de sa pensée. Il subissait les assauts répétés, denses, d’une ribambelle interminable de boissons prévues pour tous les profils urbains de la festivité obligatoire : pour les revenants d’Allemagne, la grande guerre des étudiants, pour les apprentis belges, pour les soiffards traditionnels, un défilé très aguicheur de diverses bibines s’offrait… On privilégiait ses services pour démarrer une soirée réussie d’avance, pour étancher la soif bavarde… Ou encore pour diluer, dans les dernières chicanes d’un bouquet parfaitement achevé, la ratatouille des autres alcools. Ces sphères inquiétantes où la bière était une potion apaisante auguraient le plus franc succès social. Les organisateurs se gargariseraient d’une victoire si éloquente et le reste des troupes s’entendrait gauloisement pour délier le fil de leur amnésie… Mais il était encore tôt, les « Happy hours », que l’abreuvoir avait si judicieusement et aisément francisées en heures joyeuses, sévissaient encore ! Une pinte achetée ! Une pinte offerte ! Rien que ça ? Comme à la pizzéria ?… Le principe fidélisait, c’était de l’esclavage éthylique ! Les barmans caissiers glissaient, en plus de la chope commandée et dûment payée, un jeton bis aux consommateurs réjouis… Et quoi de plus goulûment consommateur qu’un client béat ? La tune et la bière coulaient à flot ; les vases communiquants du bonheur facile, à portée de larfeuille. Pour les jeunes demoiselles professionnelles, pas tout à fait converties au retour spectaculaire de la mousse et désireuses de faire semblant de tenir la dragée haute des alcooliques masculins, l’établissement recommandait un attirail complet de breuvages affriolants. Le Spritz bon marché, coqueluche des dernières années, tenait le haut du pavé illitéraire. Lui aussi bénéficiait de tendresses financières. L’engloutissement du tourbillon léger d’orange gentiment amère faisait de nombreux adeptes. Une concurrence féroce sévissait au comptoir. Le rechargement était visé sous les plus brefs délais, des colonies de femmes libérées s’agglutinaient, tendaient leur verre et un billet. Les demandes impérieuses, crachées avec le sourire, ne tarissaient pas. Le bar était archi-bondé ; Maxime luttait contre des courants cinglants. On s’offusquait sans fard de sa présence nonchalante. Son autisme éthéré doublé de la lecture toujours si passionnée du menu lui évitait la sensation de l’opprobre. Aucun de tous ses mirifiques assemblages n’aiguisait la curiosité gustative ; il restait admirablement coi devant tant d’ingéniosité. Si l’ennui pointait le bout de son odieux nez, si la fête menaçait de battre de l’aile plombée, si les cœurs échaudés défaillaient un instant, toute une carte de pilule de rappel proposait les remontants les plus efficaces… C’était une litanie de noms idiots, absurdes et transparents et parfois outrageusement vulgaires. Maxime s’émut à la découverte, au début de traditionnels assemblages au rhum, de la « Remonte la Gueuse »… Rien que cela !… La lecture détaillée de cette grossièreté aguicheuse ne dévoila qu’un énième shot pimenté. Rhum Gingembre Wasabi ! Saugrenu. Le jeune homme pourtant bien renseigné quant aux vicissitudes modernes ne put réprimer un rictus dégoûté, puis un haussement de sourcil circonspect. Il n’avait aucun mal à entrevoir le succès économique que pouvait connaître cette création insipide… Il faudrait plus qu’un prétendu aphrodisiaque et le faux épice japonais pour rehausser le cachet de cette ignominie. D’un œil las, il continua à dégringoler les échelons de l’ébriété express : toute une déclinaison de fruits habillait rhum, vodka et gin… On sait même étendre les méfaits aux pauvres légumes verts : concombre ! ou petits pois ! le firent rugir de rire. Un rire pour personne… En petit, honteusement dissimulés dans les archives masquées en police minuscule, les inénarrables whisky -coca, rhum et vodka aux jus de fruits… Les gus restaient classiques, dans le fond ; dur d’abattre les prisons mentales de la beuverie pandémique. Les originalités étaient un marketing ; un pied de nez aux concurrents très loyaux. On rivalisait de subtilités rocambolesques, de prix bas toujours plus vertigineusement hauts… La bière et les indémodables décoctions d’amateurs suffisaient à la pitance de ce troupeau d’hommes et de femmes sortis du travail, condamnés au bonheur de ne plus s’entendre, dans la cacophonie du gourbi. Les récriminations fusaient autour de Maxime, toujours sourd, aveugle et muet. Il scindait la masse des soûlards, il était un trou blanc, léger et repoussant. C’était un grand lecteur, et assidu. Personne ne comprendrait pourquoi il s’acharnait à égrener la liste des cocktails qu’il ne boirait jamais… Ses yeux étaient perdus dans le compartiment des amateurs, des connaisseurs même! La cave des fines bouches, des bavards… La page des subtilités, les grands whiskys bien raffinés, hors de prix évidemment ; autant aller s’acheter une bouteille en supermarché… Les enseignes, jamais en retard, avaient rempli leurs bibliothèques spiritueuses d’un attirail complet. Quel énergumène pouvait dépenser entre huit et vingt-deux euros pour s’enfiler quelques centilitres de scotchs ?… Il fallait ne plus savoir comment distraire son compte en banque… Ou se laisser bêtement tenter par les suaves descriptions : les embruns salés, les senteurs de jambon fumé… Ça en devenait un menu gastronomique… Quelques coups dans le nez complètement ronds avaient dû avaler leur dernier neurone de raison et claquer des biffetons dans la clameur des amis médusés et commander dans des hurlements très simiesques, une tournée assassine. Leurs cerveaux avinés succomberaient aux assauts concentrés des boissons… Les palais ne sauraient s’ébahir des bontés gouleyantes… Seule la facture laissera une trace anecdotique.

Désormais connaisseur de l’intégralité de la carte, Maxime ne daigna toujours pas abandonner sa position d’observateur : lui était venue la quête passionnante d’identifier le cocktail que suçait, du bout d’une paille, la beauté blonde. Il jetait de longs coups d’œil, perçait du regard tous les secrets anatomiques de la mince poupée. Son buste mince et généreux emplissait  merveilleusement une robe d’un rose pâle féérique. Sa chair blanche réverbérait les rares lampions du sous-sol et les reflets de sa chevelure abondamment ondulée répondaient  parfaitement à la teinte de son verre… Quelle solution hydro alcoolique pouvait bien diffuser une lueur si chaud et noble ?… Les premiers soupçons de l’inspecteur à l’éthique alcoolique responsable le poussèrent à étudier les ingrédients du Bahamama. Calembour ridicule… Triples Rhums : du vieux, du blanc et du rhum paille, ananas, grenadine. Cela devait offrir un chromatisme très chaleureux… mais trop trouble ! Rejeté !… Les alchimistes du bar s’astreignaient-ils à incorporer tous ces ingrédients ?… Maxime faillit se détourner de sa mission pour décortiquer la lenteur des serveurs, évaluer s’ils suivaient le protocole au rhum près… Et qu’était-ce donc que le Rhum paille ? Réalité de connaisseur ? Esbroufe commerciale ? Un cocktail des deux ?… Le détective oublia assez vite cet écueil philosophique. La demoiselle enchanteresse se fendit d’un sourire suave et porta le calice à ses lèvres. Papillonnant des cils, elle avala une maigre gorgée, reposa le réceptacle de sa main charmante et réajusta sa crinière de l’autre. Maxime inspecta ce rituel d’une contemplation maladive… Sursautant, surpris par son voyeurisme outrecuidant, il se replongea dans la carte… Il affecta la plus grande attention. Sa concentration défaillait… Heureusement, son étude lui présenta Hurricane : encore un mélange Rhum-ananas. Sucré, très compatible avec le palais féminin. Trop peu différent du précédent. Le même trouble vaseux induit par l’ananas et la grenadine l’excluait rapidement. Il fallait rechercher un raffinement plus délicat, une potion plus onéreuse, plus extraordinaire. Le Tropikamasutra et le Passion Tropik furent rejetés pour cette présence rédhibitoire de fruits lointains et trop pulpeux. Maxime se fendit d’une nouvelle étude approfondie de la cible : le niveau baissait lentement, faisait-elle semblant de boire ?… Cela foutait Maxime en rogne, cette tromperie féminine qui laissait les hommes porter le fardeau lamentable de l’ivresse résolue. Un instinct de survie… La muse épiée s’extirpa de sa banquette et reçut avec un sourire enjôleur le minuscule sac à main, rose également, que lui tendit galamment son prince charmant… Etonnamment plus âgé, une bonne cinquantaine, peut-être moins, Maxime hésitait. L’homme était élégant, étrangement bien vêtu. Cette parade nuptiale détonnait franchement dans ce lieu. Leurs accoutrements, la disparité surprenante des printemps passés… Notre Derrick en herbe haussa les épaules ; il était lui-même le rejeton de ce genre de raccommodage sentimental. Il émit tout de même une moue réprobatrice en se rappelant qu’il ne sortait rien de bon des carambolages alcoolisés. Tout juste des passions ; la mauvaise lorgnette de l’amour. Il en croyait son expérience !

La jeune femme frôla son admirateur qui entrevit la clarté polaire de ses yeux, la sage parcimonie de son maquillage. Il la poursuivit du regard, oubliant toute discrétion… Les témoins de son vice étaient affairés ; sa proie oculaire ne lui prêta évidemment pas un regard, ne perça aucunement la tête chercheuse si mal camouflée… Elle volait dans la foule des sardines. Maxime s’étonna d’être le seul esthète si puissamment séduit : l’assemblée masculine devrait s’agenouiller, se frapper d’extase sur le trajet de cette Vénus bien réelle. Où gardaient-ils tous leurs yeux ? Dans leur poche ? Leur verre ?… Il accompagna tendrement la déesse jusqu’à son éclipse. Reviendrait-elle ?… Un mouvement de panique, une tachycardie éphémère  l’étreignirent. Une volte-face éclair… La table… Il restait son verre, sa veste… Ouf ! Et le type n’avait pas moufté, il restait nonchalamment vautré dans son fauteuil,  son séant confortablement  vissé dans le seul fauteuil de cette fosse. Il arborait une satisfaction pérenne. Sa pose était éloquente. La satisfaction triomphale, la certitude du désir récompensé, les endorphines avant la peau de l’ourse !… Si Maxime avait été jaloux, il aurait nourri un profond mépris pour ce blanc-bec. Il préféra bien évidemment reprendre son investigation mais son attention fut retenue comme il allait à nouveau projeter son regard sur la carte du bar.

Le quinquagénaire hypothétique s’activa dans un sursaut étonnant. Il balaya ses cheveux d’un geste machinal qui n’abolit pas le soin apporté à leur maintien… Enfin lassé par l’étude vertigineuse des inventions infantiles modernes, cette course à l’originalité qui n’avait rien de remarquable dans ce Paris rénové par ses nouvelles populations, Maxime céda d’un geste périphérique la charte des festivités pour se dédier pleinement à la surveillance de cet agité. Etait-il en manque de cocaïne? c’était une addiction si vulgairement commune… Le type scrutait les alentours, engageait un tour d’horizon complet mais bouché par les anonymes vicinaux. Il jaugeait la pièce engoncée… Redressé sur son fauteuil, sorti de son avachissement prétentieux, il approcha le verre de sa promise du soir… Alcoolisme ? Pas besoin de s’exciter ainsi ! Il n’avait qu’à se jeter sur le zinc et hurler son désespoir contre une pinte ou un double scotch ! Toutes ces simagrées pour subtiliser le verre de l’Aphrodite se repoudrant ?… Curieux ! Il arma la paille et l’enfourna d’une maladroite brusquerie. Maxime, planqué entre deux épaules de voisins, fixait, médusé, ce comportement maniaque. Il s’apprêtait à ricaner du débit d’engloutissement de son sujet, mais ce dernier ne ponctionna qu’une mince gorgée, juste un échantillon… Encore plus bizarre ! Le gars ne voulait pas se faire gauler pendant qu’il goûtait la soupe… Il plongea la main droite dans son veston, gris comme le ciel ordinaire au-dessus de la capitale, et farfouilla dans sa poche intérieure, en continuant de jeter des regards à la ronde. Dans un élan irréel, il extirpa son bras et lança, en une fraction de seconde, une petite boule blanche dans la coupe qu’il avait rapprochée sous son nez. Maxime n’en crut pas ses yeux écarquillés comme des ballons… Pourtant, le fond du verre jaune moussait calmement, l’effervescence du cachet dispersait le comprimé. L’émulsion ne remontait pas jusqu’à la surface, le crime restait discret, mais, de profil, Maxime appréciait les cheminées de bulles de la dissolution expresse… Personne ne bronchait ? Etait-il le seul à avoir mémorisé ce détestable subterfuge ?… Il analysa l’assistance voisine mais aucun autre ascète mental ne semblait avoir espionné le forfait… Un banc de sardines gueulantes décida de migrer, en quête d’une boîte de nuit plus favorable pour mettre à profit son ivrognerie. Abandonné dans un désert humain de quelques mètres carrés, Maxime se rapprocha à tâtons de Laurent qui hurlait des bêtises au comptoir, non loin de la table du posologue masqué. En lui tapotant vertement l’épaule, Maxime l’enjoignit à observer la scène qu’il avait décryptée :

– Eh ! Laurent, regarde ce type juste là… Lui, en costard !

– Ben… Quoi ?… s’insurgea Laurent, détourné d’une excellente discussion avec la serveuse aguicheuse qu’il rêvait de culbuter…

– Observe-le bien… Il a l’air suspect non ? Avec sa pose débonnaire… Mais il masque assez peu habilement une angoisse palpable !

– Mais tu es fin rond, objecta le commercial…

– Evidemment ! Mais cela ne m’ôte pas encore la perception de l’environnement. Le mec a déposé un comprimé, de la drogue sûrement, dans le verre de sa compagnonne !

– Sa compagnonne ?… Qu’est-ce que tu charabiates ?

– Oui ! La fille en rose, la poupée qui vient de quitter la table pour rafraîchir sa beauté !… N’as-tu donc rien aperçu ?… Elle est vraiment plus belle que ta serveuse !… Une cible de tout premier ordre ! Un trophée sans égal !

– Quelle serveuse !… Mais non pas du tout ! fit Laurent en rigolant…

– Puisque je te dis que je ne suis pas si aveuglément rond !… Tiens ! Penche-toi donc… Voilà comme ça… Regarde bien le verre au parasol ! On voit encore quelques traces d’effervescence ! Alors ?

– Hum ! analysa le Basque en plissant ses yeux minuscules… Pas très concluant ! Les petites bulles ?

– Mais oui enfin !

– Du Perrier ?… C’est un mojito ? osa-t-il, pas très convaincu.

– Pas du tout ! J’ai studieusement parcouru toute la carte ! Ça ne correspond en rien à la couleur du cocktail !… Tu dérailles, mon brave !… Pas de mauvaise foi !… Les bulles, ça ne sort de nulle part !… Ah ! Merde ! La revoilà !

– C’est vrai qu’elle est sublime ! Ah mon vieux !… S’exclama Laurent en poussant une grande bourrade dans le dos de Maxime qui faillit s’écrouler sur le sol… Tu ne te gênes pas !… Quels sont tes secrets ?

– Hein ?! Mais tu n’as rien compris ! Vois donc ! Elle va s’attabler auprès de son médecin auto-proclamé !… Faut pas qu’elle ingurgite cette vacherie !… Fais quelque chose ! Vite !

– Moi ?… Mais on est sûrs de rien ! rouspéta Laurent !… Et pourquoi moi ?

– Tu fais trois fois ma largeur ! Tu seras pris au sérieux ! Je ne suis qu’un clown !

– Que veux-tu que je leur raconte ?… Excusez-moi, mademoiselle, il semblerait que ce monsieur, ici présent, aurait décidé de vous empoisonner… Il en va de votre santé, de votre intégrité physique de vous enfuir le plus prestement, enfin d’échapper à sa tentative de viol éhontée !

– Exactement, quelque chose de cet ordre… En moins ampoulé, peut-être… Pas obligé d’aborder directement l’hypnose prédatrice…

– Mais c’est probablement pour ça qu’il a mis la pastille !

– Ah tu me crois donc ! Alors fonce bordel ! C’est ton devoir… Va sauver la veuve et l’orphelin !

– Mais… Elle n’est pas veuve ni…

– Rien n’indique qu’elle ne soit pas orpheline ! coupa Maxime, d’un geste tranchant de la main…

– Tu dérailles !… Et puis non ! Je ne te crois même pas ! C’est du fantasme ! Ton imagination te joue de bien mauvais tours ! Sois raisonnable un peu !

– Tu sais, les fous peuvent être très logiques dans leur démence ; ils peuvent déployer des tas d’arguments pour étayer leur déraison… se lança Maxime, piqué par ce scepticisme détestable… Ils peuvent créer des mondes rationnels, obéissant avec une grande pureté scientifique et philosophique à leur biais imbécile, déjanté ou paranoïaque…

– Mais c’est toi qui es paranoïaque ! Tu vois le mal partout !

– Ah ! Pas les grands mots ! Au contraire, je ne vois le mal que dans ce verre d’alcool ! C’est tout ! Pas ma faute si l’énergumène s’est décidé à faire ça sous mes yeux ! Veux-tu que je les ferme, que je me fasse complice pour la douceur de ta soirée ?

– Je vais être coupable bientôt ! monta Laurent sur ses grands chevaux.

– Bah, puisque tu le prends ainsi !… Je voulais simplement ton aide et un peu de confiance…

D’un geste las, il permit à son camarade de retourner chasser la gueuse. L’idée de rester rivé au bar, à surveiller le piège se refermer sur le petit chaperon rose, lui devenait odieuse, intolérable. Il était piqué, vivement ranimé d’entre les mort-vivants soudards. Abandonnant enfin sa chope, il se constitua une contenance et glissa jusqu’à la dramatique table. D’aussi près, sa vue désembuée profita des charmes encore plus frappants de la demoiselle rassise. Guillerette, elle entretenait son vieux bellâtre d’un secret inaudible. Ils étaient penchés l’un contre l’autre ; elle portait le poison camouflé à ses lèvres. Elle les avait fines et tendrement  rougeoyantes. Ses doigts encadrant le verre affichaient chacun un minuscule tatouage ; une corolle de triangles, de cœurs enfantins et de glyphes ésotériques… Maxime articula sa déclaration dans un rictus de dégoût à peine étonné :

– Excusez-moi, mademoiselle !… Je vous recommande vivement de ne pas boire, de ne pas finir ce cocktail, car le monsieur ici présent y a plongé quelque chose… De la drogue sûrement !

– Elle est bien bonne celle-là ! intercepta l’accusé, d’un bond éclair.

Il était dressé sur ses pattes, lui l’habituel poseur. Il avait explosé, bondi d’un jet de bras… Il ne dépassait pas Maxime, rien d‘impressionnant. Son corps était harmonieusement  bâti, convenablement musclé, sans excès, il remplissait à merveille son trois-pièces resserré. La jeune fille alertée pouffa et toisa son sauveur d’un œil cristallin et goguenard. Son regard bleu et métallique le sciait littéralement, le glaçait. Maxime décrocha le sien et se tourna vers l’homme, paumes des mains retournées, une moue moqueuse peinte sur la face…

– Je vous ai observé un moment tout à l’heure… Il y a un instant. Pendant que vous – il hasarda une œillade pour flairer l’attention de sa protégée ingrate – aviez quitté la table… Je suis formel, positif ! Je vous ai vu retirer un comprimé de votre poche et le laisser couler dans le verre… Juste-là.

– Vous déraillez mon brave !… On espionne les gens ! Et on tire des conclusions hasardeuses ! Vous êtes complètement parano !… Comment vous appelez-vous ?

– Euh… Maxime, répondit-il, pris de court par cet interrogatoire renversé et par la morgue innocente du bougre.

Il se réarma et à nouveau bloqua le geste de la jeune femme, dont les deux amandes bleues dardaient des éclairs d’ennui… Elle s’obstinait à vouloir boire le reste de son dû malgré les récriminations de Maxime. Toujours confortablement assise, elle le toisait d’en bas, le fixant de son regard infiniment vide… Son expression fermée était amplifiée par la chute triangulaire de son minois. Du haut de ses pommettes relevées, son nez droit et fin, ses joues exquises, à peine creusées, s’enfuyaient vers un menton fin, petite rondeur réjouissante dans ce portrait d’une beauté implacable. Maxime l’entrevit prisonnière d’un film de Refn, peut-être pas assez saxonne, trop aigüe… C’était une composition des plus locales. Les lueurs sinistres de cette cave jetaient une ombre fantomatique sur sa chair blonde.

L’autre bonhomme commençait à s’énerver ; les rêveries accusatoires de Maxime, son impertinente déconnexion le plongeaient dans un embarras railleur… Il ranima le dialogue :

– Vous planez, jeune homme ! Ne serait-ce pas vous qui avez consommé un trop plein de narcotiques ? osa-t-il, moqueur, fier de lui content d’avoir à nouveau jeté la boule puante dans le camp du procureur sans talent. Il ajouta même, en lançant quelques œillades à l’assistance qui se groupait, discrètement autour des jouteurs : On n’est pas à la télévision, mon brave ! Vous délirez à plein régime ! Vous n’êtes pas vraiment un détective… Et il ne s’est rien passé, de ce que vous avez décrit ! Un peu de sérieux !

– Ah ! Vous voulez du sérieux !? du tangible ! Allons ! Videz vos poches ! Montrez pattes blanches couvertes de sang ! réagit Maxime, piqué au vif par ces pantalonnades.

– Vous êtes parano !… Ma foi ! Voici le contenu de mes poches… déballa l’autre, d’un ton badin, en se tournant vers les témoins massés… Un téléphone, bien sûr !… Mon portefeuille, des clés ! Rien d’extravagant !… Pas de quoi en faire un tel fromage ! ajouta-t-il, en pouffant… Il obtint quelques échos, quelques ricanements sourds dans l’assistance amusée par la confrontation…

– Vous n’oubliez pas certaines poches ! insista notre jeune chevalier… L’intérieur de votre veston, de votre gilet ?… C’est de celui-ci que vous avez extirpé le cachet dont je vous parle depuis tout à l’heure !

– Non, je n’ai plus rien dans ces compartiments, opposa l’autre, d’une innocente certitude…

– Montrez-nous quand même, s’immisça Laurent, qui suivait l’altercation depuis quelques minutes. Curieux et joyeusement grisé, il s’approcha du bougre, sans embarras, et expliqua : Videz donc toutes vos poches pour qu’on soit tous certains ! Il vous lâchera pas de sitôt ! Haha !

– L’avocat du diable, littéralement, maugréa Maxime, assez peu satisfait de la prestation de son allié supposé.

– Ça devient vraiment ridicule ! cria l’acteur, affichant désormais une innocence effarouchée de plus en plus suspecte aux seuls yeux de Maxime ; le jeune analyste, fin observateur des frémissements d’un visage, n’en démordait pas ! Le cas était entendu, mais de lui seul. Dans une grandiloquence passablement théâtrale, le mauvais acteur déboutonna son gilet, fit tomber sa veste qu’il rattrapa d’un geste allègre pour la plier sur sa chaise, puis ôta le gilet en affichant une mine énervée. Il le posa par-dessus la veste : Voilà ! Je n’ai plus rien sur moi !… Voyez donc ! Faut-il que je me déshabille complètement ?

 – Vous êtes grotesque ! lança Maxime, de plus en plus remonté contre ce faquin. Ses poches enfin ! ajouta-t-il d’un ton désabusé à Laurent, qui s’affichait déjà convaincu de la gouaille du comédien amateur… Jette un coup d’œil !…

Ce dernier ne fit pas volte-face et se pencha, obéissant, vers le complet du monsieur.

– Mais je ne vous permets pas !

– Eh ! Qu’avez-vous à vous reprocher ? taquina Maxime… Je vous trouve passablement inquiet ! On n’a pas la conscience tranquille ?

Il n’obtint qu’un foudroiement assassin… Il se persuada de la justesse de son coup… Il avait réduit au silence spectateur son ennemi. Il observa Laurent s’exécuter avec maladresse. Il excava d’abord un préservatif emballé, en ponctuant sa trouvaille d’une blague salace qui fit rugir de rire l’assemblée de badauds et que Maxime écarta d’un geste navré de la main. Il ne cilla pas ! Sa détermination était imperturbable. Son sens de l’humour enterré sous la gravité solennelle de cette fouille mandatée !… Le rugbyman comique s’attaqua ensuite au gilet et, en poussant un « Ah ! » très prometteur, il brandit triomphalement :

– Un paquet d’aspirine !

La jeune femme toujours inconnue pouffa, avala un hoquet en se masquant la bouche. Ses yeux ne pouvaient camoufler son hilarité totale. Maxime était subjugué par l’éclaircissement rieur de son visage… et ravagé par sa moquerie odieuse… Il s’empara du paquet, incrédule. Il l’étudia avec attention… Banale boîte d’aspirine du Rhône… Cinquante comprimés emballés par le géant Bayer. Rien que de très commun. Il fit tourner l’emballage dans sa main, cherchant la clé de cette stupide fatalité ! Pourquoi le type avait-il administré un vulgaire cachet d’acide acétylsalicylique à son éventuel futur coup d’un soir ?… C’était bien plus improbable que l’addition d’un puissant opiacé !… Machinalement, il décapsula la boîte… Que l’homme s’empressa de lui arracher d’un geste inesquivable, brutal. Cette vivacité l’impressionna… Il sourit… Il avait vu, il avait photographié le contenu… C’était imprimé. Plus aucun doute !

– Ça suffit ! souffla le quinca dont l’ire gonflait visiblement. J’en ai franchement par-dessus la tête de vos simagrées… Et je reste courtois !

– Ah ! C’est très beau l’amour courtois ! s’amusa Maxime, ce qui déclencha une cascade de moues éberluées dans la cave… Mais est-ce bien galant de camoufler des comprimés étranges dans une boîte d’aspirine ?… J’ai tout juste eu le temps de voir traîner de petites pastilles ovales, blanches aussi, mais bien plus petites… Il y avait bien les plaquettes attendues, mais que sont donc ces capsules supplémentaires ? Repassez-moi la boîte, s’il vous plaît !… Je vous ai trouvé assez prompt à me la réclamer, bien violemment !

– Le gamin délire toujours ! se gaussa l’autre. Il rangea la boîte dans sa poche de pantalon. Ça lui faisait une grosse bosse peu élégante.

– Non ! Vraiment pas ! Je vous ai bien vu administrer un cacheton à la demoiselle en son absence ! Et vous cachez des comprimés d’un autre gabarit dans la boîte ! C’est évidemment un de ceux-ci que vous avez employé ! A moins que vous vous chargiez de fluidifier le sang des femmes que vous rencontrez ! Patientes malgré elles !… Ce que vous racontez est grotesque !

– Enfin écoutez-vous, jeune homme ! Vous m’aurez simplement vu faire fondre une pastille d’aspirine dans mon verre et l’aurez pris pour celui de ma compagne ! Redescendez sur terre ! Vous faites erreur, cessez de vous entêter ! Cela ne vous mène nulle part !

– Laisse tomber ! préconisa Laurent à Maxime, pour calmer les deux parties. Tu as dû confondre… Et puis, on ne va pas entreprendre une chasse au sorcier… Pour un peu d’aspirine !

– Mais… Qui fait fondre des comprimés à avaler ! Vous êtes tous aveugles ! Votre imbécilité est criminelle !

– Arrête ! coupa Laurent. Calme-toi !

– Non ! Ce bougre vous mène en bateau et vous voguez comme des ahuris, guidés par les vents mielleux de ce menteur ! Tout est incohérent ! Il enfile les contradictions ! C’est un véritable collier de perles ! Il a commencé par rien ! Tout bonnement ! l’innocence ! L’agneau pascal à qui on donnerait le bon Dieu sans confession !… Mais monsieur ne dévoile pas son petit trésor ! J’ai ouvert sa boîte de Pandore ! J’ai bien vu les cachetons cachés ! Malgré le refus de se faire fouiller, de s’offrir sans scrupule à mon investigation ! Et le hasard lui aura fait perdre la mémoire de certaines poches ! Pas de chance ! Evaporation mémorielle ! Mince alors ! Il avait omis de nous présenter sa boîte de médocs ! Le menteur a ses pudeurs ! Il ferait mieux de s’évader, au lieu de s’expliquer, toujours, à reculons ! N’est pas Rimbaud qui veut !

– Quoi ?!… explosa de rire incompréhensif Laurent. Qu’est-ce que tu baragouines ?… Je vais finir par le croire parfaitement innocent, l’olibrius !

– Mais c’est déjà le cas mon vieux ! Tu pinailles ! Tu t’es fait ton intime mauvaise conviction depuis des lustres ! Je note les incohérences. Toujours ! C’est pas le fort de l’époque ! La justesse, la constance !… Regardez-vous ! Incapables de surligner les accumulations de preuves que j’abats contre le bougre ! Il faut l’expulser manu militari du bar, sauver la princesse contre son gré !….

– On ne t’a rien demandé, coupa sèchement la dite beauté. Maxime se détourna de Laurent… Elle le méprisait si intensément. Elle se leva solennellement, sûre de son importance. Tous les regards s’étaient rivés sur sa robe, son corsage dentelé, son visage hautain. La salle était pétrifiée, plongée dans la contemplation médusée de cette Gorgone délicieuse. Effrontément décidée, elle leva son verre comme pour porter un toast à la bête démonstration de Maxime et engouffra le contenu du verre de toutes les discussions en deux grosses goulées terribles. Son protecteur autoproclamé était effaré et abattu, vaincu par l’insulte, ce crachas d’ange perdue… Humiliant. Quand elle émergea de sa coupe, elle salua l’assemblée et, ramassant son sac à main, conclut :

– Barrons-nous d’ici !

Son fier étalon lui emboîta le pas et essaya de l’envelopper de son bras protecteur. L’orgueilleuse chasseresse fendit la petite foule au souffle toujours coupé.

Maxime ne se retourna même pas. Il perdait son regard dans la contemplation interdite de ce maudit verre. Malheureuse discussion ; il était toujours sûr de son fait, de sa juste observation, de sa scrupuleuse intervention. Il ne reste qu’une goutte perdue dans la coupe et la marque de rose à lèvres…. Drôle de femme ! Pourquoi n’avait-elle rien voulu entendre ? Et n’avait-elle pas levé un sourcil autrement que pour mépriser son alerte d’une candeur trop maladroite, certes… Etaient-ils de mèche ? Etait-ce un fantasme bizarre ? Maxime se méfiait, par les temps sordides qui couraient ! C’était envisageable, une hypothèse comme une autre, un délire qui expliquait un peu ce laconisme intolérable, ce je m’en foutisme possiblement suicidaire ! Il ne voyait plus que ça ! Fallait se faire une raison, aussi idiote soit-elle !…  Les deux larrons arpentaient les bars de Paris, lui vieux, grimé en éternel jeunot, elle fraîche et morbide… Coupés du monde, aigris par les platitudes du conformisme sexuel, les voilà à s’inventer des jeux de rôle, maléfiques… De mauvais scénarios de porno ; c’était le propre du porno, se reprit mentalement Maxime, malgré sa faible expérience… Lui s’inventait des compétences de chasseur, de druide salace ; parcourant les steppes désolées des vicissitudes esthétiques parisiennes et s’amourachant continuellement de sa dryade juvénile, blonde, affriolante et, pour bander un petit peu, priaper dans les buissons touffus du magma francilien, il lui fallait s’imaginer la violer ! Rien de tel pour redynamiser de vieilles couilles morfondues par le surdosage consumériste ! Maxime tenait une piste admirable ! Son intervention lui paraissait bien idiote !… C’était la clé de cette rencontre dénuée de sens et de ces dialogues absurdes… Evidemment, aucune barjot n’aurait osé repartir avec un prédateur alchimiste, semeur de petits cailloux somnifères pour attirer des poucets au galbe prometteur dans sa maison de pain d’épices et leur dévorer la fleur endormie !…  Ce plan dérangé, maboule, contentait désormais Maxime qui se rassurait en les imaginant tous les deux à gloser sur le jeune trublion ! Ça les exciterait encore plus ! Parbleu ! Il sourit doucement ! Mais oui ! Il était l’empêcheur de tourner en rond de leur scénario schizophrénique ! L’imprévu, le dynamisme salvateur ! Aussi bien qu’un doigt dans le cul ou un rail de cocaïne ! Mieux même ! Le frisson de l’arrestation ! Il n’y avait pas pensé ! La menace d’appeler la maréchaussée ! L’esclandre total ! Ils auraient baisé comme des singes dans leurs cellules, même séparées, rien n’aurait entravé leur jouissance tarabiscotée !… Maxime s’en voulait ! Il avait raté l’extase par procuration ! Charité mal ordonnée !… Il haussa les épaules ! Il ferait mieux la prochaine fois…

Ce fut Laurent qui empoigna notre rêveur heureux hors de sa fantaisie lunaire. Il lui vissa un verre de ti-punch à la main ; Maxime remercia poliment. Il ne connaissait pas ?… Etait-ce bon ?… Etait-il en état de noter la qualité du breuvage ? Certainement pas. Son palais était déjà amplement tuméfié par les voluptés gourmandes des rounds précédents : il était dans les cordes.  Il avala le mélange si explosif. Une saturation de sucre, de citron et d’amertume. D’aucun se régalerait, il grimaça face à l’âpreté alcoolémique !

– Bah oui ! J’en ai demandé un bien chargé ! lui expliqua Laurent, très fier de son cadeau empoisonné. Il te faut un remontant digne de ce nom ! Je te sens un peu fatigué mon Maxou !

– Pas la peine de m’attifer de surnoms aussi ridicules !… Je ne suis pas handicapé ! Je crois que je me suis trompé, les deux étaient de mèche !

Profitant du calme ténu retombé dans la succursale souterraine, il exposa à son ami les élucubrations qui l’avaient assailli quelques instants auparavant. Ils discutèrent gaillardement, vissés sur de hauts tabourets rendus accessibles par le départ au compte-goutte des autres fêtards ! La cave se vidait lentement. Elle essorait son trop-plein, jetait les poivrots sur le trottoir… Minuit était oublié !

Les tenanciers du bar menacèrent  de fermer la grille sur les têtes embrumées des deux zélés… Ils obtempérèrent bon gré, surtout mal gré. Ils avaient les sphères bulleuses de l’ébriété, dans les quilles on attendait plus que le terrassant sommeil. Il fallait occuper quelques heures chavirantes, affronter ensemble la houle impertinente de l’indigestion alcoolique.

– Oh ! Il neige ! s’exclama Maxime, enchanté par le déluge soudain de flocons qui accueillait leur sortie.

Les premiers pas firent craquer le voile de poussière céleste. Les précipitations cotonneuses diffusaient leur aura bienfaisante, calmaient le gargouillis habituel de la capitale. Les voitures s’étaient tues, rares demeuraient quelques audacieux phares foudroyant les apprentis icebergs. Un bus avait visiblement ouvert un corridor sanitaire, deux grandes traces épaisses s’enfonçaient dans le brouillard blanc, dans le grisaillement frénétique… Les badauds du vendredi soir s’étaient calfeutrés ! Des silhouettes bossues patinaient sur les trottoirs piégeux…

– Il serait judicieux de rentrer assez rapidement, émit Laurent, un peu moins émerveillé par l’agonie nocturne.

– Je vais décuver à pied, se réjouit Maxime.

– N’y compte même pas ! Je te commande un taxi !

Ce que fit Laurent en un coup de téléphone éclair… Le taxi arrivait dans quelques minutes ; les routes étaient encore praticables.

– Mais pour combien de temps ? s’enquit Maxime, avec un sourire amusé. Je n’avais pas vu autant de neige dans une métropole depuis mon séjour bavarois ! Dès le mois d’octobre, il vous était tombé une avalanche sur la tête. Mais la ville n’avait pas été assez paralysée à mon goût ! Saleté d’Allemands trop disciplinés ! Le chasse-neige et le zèle salé des riverains avaient bousillé l’intégralité des artifices intempériques déployés par mère nature pour handicaper la circulation… Navrant ! Les bus zigzaguaient à volonté ! J’avais dû aller au travail, sagement !

– Moi, c’est en Chine que j’ai affronté la plus grosse chute ! ajouta Laurent.

– En Chine ?… Je te croyais pantouflard, vissé à ton hexagone ?

– Tour du monde ! Année sabbatique, entre le master et la thèse ! J’avais négocié, expliqua Laurent d’un ton badin.

– C’est une omission impardonnable ! Monsieur le petit Français ! Je veux un rapport complet, détaillé, sur le champ.

– J’y viens, j’y viens !… Je suis parti sans plan, vraiment n’importe comment ! J’ai commencé par l’Amérique du Sud, je passais les frontières en bagnole ; je suivais des autochtones conciliants… Argentine, Chili, Pérou, Brésil…

– C’est loin de la Chine tout ça ! On n’a plus toute la nuit !

– Molo ! L’Asie… Hum ! Je suis passé du Vietnam à la Chine… Ah ! Les immensités terribles ! Les bus ! Quel malheur ! Pas le temps de s’arrêter pour pisser ! Ils laissaient un seau au milieu du car…. Jamais osé sortir ma quenouille devant une assistance aussi dégueulasse ! Ils m’auraient craché dessus ? Ils crachaient tous, tout le temps !… Ils adorent péter, aussi !… Enfin j’ai débarqué à Hong Kong ! Canton ! Intéressant, prodigieux, éléphantesque ! Paraît que Shanghaï, c’est pire… Pas vu. Trop loin. Avec une patrouille de Français dégotés dans un bar cantonais et quelques jeunes chinetoques amicaux, on est partis dans les terres. Le vrai Empire du Milieu. Le milieu du milieu… Le voyage est flou, on était bourrés jours et nuits. J’étais tombé sur des dingues, des alcooliques qui se défonçaient  aux boissons dégoûtantes de ces régions… On voguait vers le nord-ouest, sans interruption, pendant deux jours de bagnole ! Infernal. On esquivait des villes incroyables. Soudainement, pointant au détour d’une immense vallée, à l’encoignure d’un méandre gigantesque,  une armada de gratte-ciels à l’horizon. Des milliers d’habitants à chaque fois. Finalement on a fait escale dans une ville sans fond. Des immeubles, du béton. Des pauvres. Dans le centre, on ne pouvait s’empêcher d’envahir les boîtes de nuit… C’est idiot les boîtes de nuit chinoises…. Otées les grosses succursales commerciales et occidentalisées… Ils ne font rien dedans, ils viennent discuter. C’est un assemblage de petits groupes ; des amis qui dansouillent à peine, des canettes de bière infâmes à la main, parfois un verre un peu plus remontant… Il ne s’y passe rien, c’est une déclinaison de l’ennui.

– Et il neige dans ces clubs ? moqua Maxime, impatient.

– Ah oui ! La neige !… eh bien figure-toi que ce soir-là, il neigeait à gros flocons sur cette province oubliée. Contrairement à ici, les Chinois continuaient à rouler comme des maboules, les avenues, les sorties de périphériques internes, restaient d’un noir immaculé ! Incroyable, n’est-ce pas ? Les rues ne désemplissaient pas ! Nos Chinois nous guidèrent dans une boîte, aussi ennuyeuse que d’habitude ! On prenait notre parti. On croupissait au comptoir des verres à la main. Ça ne nous coûtait rien. On payait des tournées aux voisins, au barman, dans le langage des signes ! On obtenait des fou-rires. Puis les Chinois fuyaient. On ne les intéressait pas. Leur fierté n’a d’égal que leur saleté ! Nos guides et pilotes se mêlaient à leurs frères, disparaissaient. On finissait par faire les andouilles sur des musiques kitsch, des chinoiseries… La torture est restée un art chez eux… Mais cette nuit-là, un pote avait réussi à ferrer un poisson-lune… Mignonne ? Je ne sais pas. Je ne sus jamais. J’étais archi bourré, je déambulais, coulais de partout avec ma troupe d’occidentaux… Un videur, je crois, est venu me chercher, m’a fait comprendre que je devais sortir, et me poussait littéralement dehors, je n’étais pas en mesure d’opposer la moindre résistance… D’autres videurs dégagèrent le reste de notre cirque itinérant… Sur le parvis de la boîte, j’ai reconnu mon ami dragueur. Il était houspillé par une cohorte de niaks agressifs. C’était une histoire de chatte… Il avait trop collé une demoiselle locale aux yeux des surveillants masculins qui se réservaient la barbaque !… J’essayais de récupérer mon collègue, cet entrepreneur des charmes extrême-orientaux… Notre retraite fut vite écourtée… Nous voyant passablement avinés et sans répartie, les autochtones nous bolossèrent sans vergogne… Les videurs ? Non ! Aucune aide ! Au contraire. Je crois bien qu’ils s’amusèrent à nous rouer de coups… Je n’avais pas mal, juste peur. On finit tous au sol, rapidement. Je me protégeai la tête, réflexe… Puis, trou noir ! Adios !…

– L’angoisse ! conclut Maxime. Toute ouïe…

– Attends ! Le meilleur arrive ! poursuivit Laurent. Après le sommeil, la déconnexion salvatrice : le réveil ! L’horreur absolue ! J’étais étalé dans le caniveau, littéralement ! Je reconnectais mon cerveau ! Comme après une bonne cuite, plus lentement encore ! La douleur était envahissante. Courbatures et névralgies… Je ne comprenais rien… J’avais super froid… J’étais en fait couvert d’une pellicule de neige, coincé contre le trottoir… C’était boueux. J’étais crotté… Dégueulasse. Puis j’ai saisi ! Des bagnoles fusaient à quelques mètres, quelques centimètres parfois ! Vraoum… Je ramassais des éclaboussures ! J’avais dormi je ne sais combien d’heures dans le caniveau d’une avenue grosse comme les Champs Elysées !… L’angoisse ! Comme tu dis ! Il m’a fallu encore plusieurs minutes pour réactiver ma carcasse, ourdir un plan pour me rapatrier vers une province plus civilisée… J’ai secoué mes comparses disséminés le long du trottoir… On n’a pas moufté ! On a dégagé, avec la bagnole des traîtres, aucun scrupule ! On a fusé dans la Chine, en sens inverse ! Pas de sommeil. Pas de pauses autres que pour recharger le réservoir… On avait la peur au cul ! C’était terrible. On n’a respiré qu’une fois revenus à Hong Kong !

– Quelle anecdote truculente ! fit Maxime, honnêtement éberlué par ce récit inattendu. Moi qui prenais les tourneurs de monde pour de banals touristes aux valises légères ! L’aventure vaut le détour ! On remplirait des carnets de voyage époustouflants, remplis d’anecdotes culturelles, de bastons racistes, d’éthylisme artisanal…

– J’ai encore quelques histoires savoureuses ! nota Laurent, en levant la main pour rassurer son ami… Le Vietnam et ses bus, la bouffe de toutes les contrées, des balades angoissantes en Colombie, les égarements en Argentine…

– Tu vois ! Il y a de quoi pondre un livre éloquent ! On tient notre nouveau Paul Morand ! Partout en librairie ! Le succès ! ça changera des copié-collé des exterminateurs de forêt !… Quelqu’un qui aura mis sa peau sur la table avant même d’avoir écrit ! Très audacieux !!

– Tu délires encore ! lui objecta Laurent. Tu oublies que je ne sais absolument pas écrire… Enfin, si, je suis allé à l’école !

– Oui ! Je comprends bien ! Monsieur a le syndrome de la page blanche éternelle ; on est né muet du stylo ! C’est ça d’avoir du bagout ! Il faut bien le payer à un moment !… Je pourrais être ton nègre !

– Hein ?… Mais je ne suis pas un … esclavagiste !

– Tu déconnes mon brave ! Un nègre ! Le pauvre bougre condamné à rédiger les mauvais livres des célébrités désireuses de chier leur parpaing de vitrine ! Comme si une âme sur terre pouvait s’intéresser aux palabres idiotes de personnages publics….

– Y a bien les journalistes ! Non ? osa Laurent. Ça les émoustille !

– La preuve donc que les journalistes sont des animaux ! Rien de plus ! Un singe m’est plus sympathique qu’un enculé ! Un singe ne ment pas ! Il ne parle pas !…

– Ah… Tu me fais bien rire ! pouffa Laurent, en se tapant les abdos. C’est toi qui devrais rédiger un immense pamphlet anti journalistique, avec toute ta rage !

– Déjà fait ! Mais personne n’en a rien tiré ! On fait la sourde oreille… Comme avec la télé… Quelques génies avaient très tôt analysé l’invention démoniaque !… Et puis, je suis bien trop tiède ! J’ai le souci du confort ! Mon appartement trop petit m’est très cher ! Aussi onéreux soit-il ! Mon taudis !…. J’ai une belle vue ! Alors là chapeau ! J’embrasse de la fenêtre les joyeusetés du fond du XVIème ! Des hippodromes, des stades, un parc légendairement mal famé… J’ai des oiseaux pour vis-à-vis… Qui chient partout… Des fientes infectes, aux couleurs variées !… Selon la saison ou leur alimentation… Je ne sais pas. C’est inquiétant. Paris file des ulcères, même aux pigeons !… Faut slalomer sous les sophoras, éviter les glaviots des envahisseurs colombiformes… Rien qui n’effarouche la bourgeoisie ! C’est un petit palais bien présentable !…

– La bourgeoisie ! Ah tu me fais bien rire ! Encore plus qu’au boulot !

– Tant qu’on saura rire encore un peu, on ne sera pas totalement vaincus… lâcha laconiquement Maxime.

Laurent ne releva pas, il n’avait pas exactement saisi ou Maxime voulait en venir… Cette conclusion désespérée ne produisait pas d’écho… Ils en avaient fini avec les épanchements nocturnes. S’en souviendraient-ils le lendemain ?… Peu importait ! Resterait la douce trace inconsciente de cette intimité amicale.

Le taxi commandé s’aventura, pointa le bout de ses phares et s’arrêta à quelques mètres d’eux, prenant bien soin de ne pas s’égarer de la piste déneigée. C’était un Arabe patibulaire, portant des petites lunettes sur le bout du nez. Il ne tentait même pas de dissimuler l’ennui profond de son métier… Laurent lui fila un billet de vingt euros et lui indiqua la destination…  L’autre borborygma un rot affirmatif… En un serrage de main et un salut, les deux comparses se quittèrent. Laurent disparut très vite dans le bouillard poisseux et froid, les pâles halos des lampadaires n’affichaient que quelques portes… Les étages des immeubles disparaissaient. Paris était rabougrie, amputée par l’ouate hivernale. Les murs étaient blanchâtres, jaunies par le sodium des lampions… Les fenêtres fixaient la rue, de leurs paupières fermées. Maxime cuvait, avachi à l’arrière du tacos… Le déluge de poudre s’intensifiait ; le chauffeur méditerranéen pestait continuellement contre le matelas délicat qui engourdissait ses pneus… L’odeur sèche des soirées enneigées perçait le blindage de l’Audi. L’assourdissant remugle de la capitale était réduit au silence respectueux, la neige l’avait éteint. La voiture fit une légère embardée dans les virages de la plaine des Invalides ; Maxime sourit ; l’autre beugla une algarade du bled. La voie était de plus en plus entravée. Les chemins tracés par les rares prédécesseurs se couvraient rapidement, à vue d’œil… Les essuie-glaces carburaient, combattaient frénétiquement les assauts tenaces de flocons énormes, amassés en pétales. Le pont Mirabeau franchi, le conducteur dut signifier à son client, dans une économie de mots foudroyante, qu’il ne franchirait pas les minuscules pentes du village d’Auteuil ! Avec une brusquerie très méridionale, il obligea Maxime à poursuivre sa route à pied. Il estimait son devoir accompli.

Le moteur rugit et les roues patinèrent gauchement… Il ne savait visiblement pas conduire sur la poudreuse… Rien d’incohérent. Le jeune homme enfila ses gants, fourra les mains dans ses poches et perfora le manteau brumeux. Les masses folâtres des flocons s’écrasaient sur sa tête… Il ressembla rapidement à un minuscule yéti. Monstre maigrichon…. Des bus éteints, abandonnés sur la chaussée croupissaient, ridiculement embourbés. Les charmes apocalyptiques des blizzards urbains ne manquaient pas de réjouir Maxime… Le linceul blanc recouvrait les crottes de piaf ; la porte vitrée de sa demeure n’attendait plus que lui… Derniers craquements mousseux. Il s’ébroua, sema son fardeau qui s’empressa de fondre sur le carrelage… L’ascenseur l’avala ; Maxime s’écroula de fatigue, enfoui dans son canapé déplié. Du sixième, le sol était flou.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s