L’Insomnie

« Encore une nuit sans dormir ? C’est certain. Foutus volets ! Incapables d’ombrager convenablement mon taudis. Aurais-je dormi quelques instants ? Une demi-heure ? Qu’en dit mon portable… 5h44 ! Évidemment. Morphée a encore fait sa pute ! Elle me snobe depuis une semaine, deux ? Je n’ai même pas compté… Quel ennui.Que faire. Il est bien trop tôt. Ma tête est lourde, mes paupières sont des fardeaux. Comment me délester quand les délices du repos me fuient avec acharnement, ma mère m’a invité à expérimenter les somnifères, m’y résoudrais-je ? Je sais ce qu’il y a dedans ! 5 ans de chimie pas pour rien ! Pour l’heure, mon corps supporte encore la cure d’intoxication. Le plus dur, c’est de se fixer un horaire de lever. Sur quel prétexte puis-je bondir ? Ce matin, l’impatience lasse me titille. Je me grime en tournesol, l’aurore m’extirpe de mes fantasmagories moites, passer une courte nuit à pénétrer des muses oniriques est assez lassant, franchement éreintant, le tout pour m’empêcher de salir le corps éthéré d’une divine poupée que je n’aurai jamais le courage de séduire ; toujours les mêmes faux rêves pour détourner mon désir maladif et timide, la torpeur suante dans ce marasme estival, les visites pornographiques stupides que mon esprit dérangé s’invente, les vrilles régulières, les insatisfaisantes attentes à essayer de ne pas compter des minutes, les roulés-boulés stériles, l’insomnie prolongée par l’angoisse de ne jamais sombrer, sentir les abysses du sommeil se dérober, on dirait un puits cartoonesque déplacé par un ennemi malin et goguenard, un démon inépuisable agitant l’océan nocturne, je perçois les fluctuations lumineuses, j’hume la fraicheur relative de l’accalmie calorique, j’ai même glissé mes jambes sous ma couette qui me sert de reposoir en ces semaines caniculaires, j’accueille avec commisération les passages bruyants : de jeunes fêtards ou les ronflements orgueilleux de motards à quatre-temps, fenêtre ouverte et volets légèrement relevés, dilemme éternel des moiteurs citadines, mendier la brise d’air de 3 heures de matin au risque de devenir un porte-avion à moustiques, l’espèce infâme, ou blinder ses défenses contre les attaques en piquée quitte à suer abondamment dans son linge de lit, mes ires soudaines me permettent de changer de stratégie selon mon énervement et l’abrasion de ma patience, je navigue du lit au rebords de l’embrasure, j’évalue le gradient de température qui se manifeste d’heure en heure, cela ne m’apaise que quelques minutes, je retourne tremper mon matelas de sueurs chaudes, je frôle l’étourdissement, pas le sommeil. Je tourne dingo, je viens de revivre l’historique pitoyable de ma nuit ; il est temps de m’extirper du lit collant et de démarrer une nouvelle journée bouillante d’inactivité. Le jus d’orange a toujours le même goût et me ravive, mes yeux se décollent et scrutent les fluctuations mondiales ; je surfe, ma souris à la main, j’envisage de lancer un jeu-vidéo mais un surcroit d’obéissance sociale et de motivation inattendue me déporte en quelques clics sur les sinistres sites de recherche d’emploi… ANPE, APEC, Monster… C’est le toutim des inutilités, les incohérences navrantes, démobilisant ma faible témérité d’archéologue, des cascades d’offres pour jeunes diplômés avec 5 années de métier, la demande incongrue de débutants expérimentés, les propositions qu’on ose à peine lire tant elles intimident ! Évidemment je tente ma chance, il n’y a pas tant de trentenaires en quête de premier emploi ; je fouille mes dossiers et récupère mes documents préfabriqués : curriculum vitae très bien léché, d’un style moderne et dynamique, égrenant des stages cohérents et instructifs, une lettre de motivation déclinable à l’envie sous ma plume électronisée d’une astucieuse impertinence ; sont-elles seulement lues ? Survolées d’un regard anesthésié par les inepties copiées-collées ? Sont-elles déterminantes pour le tri très sélectif opéré par les tamis du recrutement ? Peu importe, ils n’auront pas plus qu’un haussement d’épaule avant que j’expédie mes fichiers dématérialisés dans la nébuleuse informatique, paf en un clic, une candidature jetée à la mer, la balle puante est dans leur camp, je m’en lave les mains moites. 6 h 27 ! J’agis vite ! Misère… Je dégoupille une madeleine enchâssée dans un emballage plastique surnuméraire, très bonne, la couche de chocolat sur laquelle elle navigue est d’une saveur particulièrement gouteuse, le frigo tonitrue, il fait déjà exécrablement chaud, je ne perle pas encore mais mes vêtements affichent une saturation menaçante, autant persévérer dans mes démarches désespérées, Air Liquide… Rien à voir avec mon cursus estudiantin, mais au point d’inefficacité de ma formation, je ratisse large, avec un râteau édenté incapable de ramasser les emplois fascinants que mon école m’avait fait miroiter, c’était la croix et la bannière pour décrocher un stage, sésame de la fin de mes études ; c’est un tout autre challenge que d’affronter l’inénarrable marché du travail, le vrai, aussi farouchement compliqué et appauvri dans un pays qui n’a plus assez d’entreprises pour distraire son armada d’ingénieurs si  bien formés, les têtes pleines de savoir-faire et de savoir-être se crêpent le chignon dans la queue sans ticket pour des postes aussi rares que peu avenants, autant pointer directement à un pôle emploi ; mais je n’ai jamais travaillé ! Et ce serait trop rabaissant, il me faut déjà passer le cap des somnifères, puis celui plus cornu encore des anti-dépresseurs ; alors je serai fin prêt pour affronter l’administration chargée de revigorer ma vie professionnelle. Mais quel ennui, me tête en vrombit. J’envoie encore une candidature dite spontanée, sans la moindre appétence pour le poste, le salaire peut-être, rien d’extravagant, loin des lueurs dorées promises ; je deviens un expert de l’envoi de formalités, mail soigné, documents peaufinés ; je devrais envisager une carrière d’assistant, de coach en recherche d’emploi ; ce n’est pas la clientèle qui fait défaut… Est-ce simplement la fierté qui m’empêche encore d’envisager des voies plus aisées ? Pourquoi s’acharner à vouloir faire mes preuves dans la chimie médicinale, dévastée et à l’arrêt depuis des années… Je suis un incapable, je devrais claquer toute ces portes fermées et ne plus rien envisager ! Rester prostré devant le néant moderne, vaquer de mon lit à ma fenêtre, m’enorgueillir de ma turpitude, m’abandonner à la paresse la plus officielle, éclaboussante, mais c’est toute une famille qui viendrait multiplier les jérémiades sur mon palier, des tambourinades à n’en plus dormir ! Mais je ne trouve plus le sommeil ! Ce serait au tour de mes proches de trinquer, je répandrais l’insomnie, pandémie des angoisses, je guérirais, je pioncerais comme un loir au son de la cadence martiale des rouspéteurs moralisateurs. Je divague, ai-je failli m’endormir ? Non, encore un mirage. 7h 04, indique l’horloge de mon ordinateur, la rue s’anime doucement, le brouhaha respiratoire de la capitale des ex-Gaules n’a pas encore grossi, passage du camion-benne, en retard ! Une douche me ferait du bien… »

« Merde mon rapport de stage ! Travail fastidieux entamé il y a des lustres, présage prometteur mais enterré sous les occupations les plus oisives, oiseuses même ; je n’ai plus que quelques jours, quelques nuits aussi, je pourrais mettre à profit mon activité cérébrale détraquée, éviter les écueils du priapisme cinglé, gratter lentement les pages manquantes de mon étourdissante prose technique et rébarbative ; compliqué de saupoudrer de joyeusetés littéraires, de fioritures stylistiques des recueils bibliographies, des protocoles expérimentaux ou des annexes de résonance magnétique nucléaire ! Parbleu ! Allez ! Je m’y attèle, ne manquent que des conclusions et perspectives, le classement des résultats d’analyse et la longue et rébarbative description chiffrée et détaillée de mes expériences d’alchimiste. Je tape comme un cinglé mais les yeux me brûlent, je bute sur une phrase, c’est navrant, je bouillonne et des gouttes suintent de mon front. Je vais me griller une cigarette… Ah ! Je n’en ai plus, depuis longtemps ; j’avais oublié. Mon téléphone sonne, connais pas, réponds pas ! Ah mais… J’ai peut-être l’emploi de mes rêves (chef d’orchestre ?) au bout du sans fil, je décroche.

– Bonjour Monsieur Taubiron ?…

– Oui, bonjour.

– Enchantée ! Je suis Alice Bernèze, chef de projet chez Air Liquide… Je me permets de vous appeler car j’ai reçu votre candidature par mail… Euh… Ce matin à l’aube, à ce que je vois !

– Haha ! Oui, je me suis en effet levé très tôt…

– …Très bien. D’ordinaire ce sont les RH qui formulent ce genre de réponse, mais étant un peu pressée par les départs et le besoin de remplacement…

« Le rimmel des explications de recruteurs. J’en fonds d’inintérêt croissant, je m’évade, elle s’explique… Lointainement, je maintiens un simulacre d’attention. Des « hum hum » bien placés, sporadiquement. Ça les rassure. Ça m’ennuie. J’ai envie de raccrocher, sa voix fluette m’horripile, il lui faut plusieurs longues minutes pour se rendre compte que j’ai seulement 24 ans que je ne suis pas encore diplômé. Elle défaille. Ça me pendait au nez, comme des gouttes du sueur. J’argumente un peu, une flamme étrange, une étincelle d’énervement alimenté par des mois de moqueries ; mais rien ne sort, évidemment. Elle bat en retraite, adieu l’enthousiasme matinal, l’aurore guillerette, la complicité téléphonique. Qu’elle retourne donc en chier avec ses emplois du temps perturbés par les désistements !… En guise de confiseries consolatrices, elle me narre les merveilles de stages itinérants dans différentes antennes du géant du gaz liquéfié. Je raccroche après avoir timidement affirmé mon intention de ne pas demeurer un éternel stagiaire… 8h54, j’ai failli exploser de rage mais dames torpeurs et lassitudes m’ont vite ressaisi. Je n’étais pas loin de l’esclandre mais ma politesse désabusée a endigué ma colère gonflée, pas encore à ras-bord, je lâche mon téléphone, je palpite et ma tempe tambourine ; il faudrait dessouder ces olibrius, ces fanfarons du combiné qui nous toisent avec tant de morgue : je vois le festival son et lumière, le feu d’artifice ; à la Trevor Bickle, nettoyage en grande pompe, des pistoflingues sous toutes les coutures, poudrière sanguinolente, abattage massif de stupides trentenaires hurlant dans leurs openspace au vide sidéral… Lavement social, grande épuration des inutiles du tertiaire incrustés à toutes les sauces ; je vais leur en donner de l’atmosphère agréable, un bel escape game blessure nature, réaliste à en crever ! Je leur forgerai un esprit d’équipe indéfectible, que seule la mort pourra délier ; on chantera longtemps la mémoire des mes propositions de management explosives, ce sera une épée de Damoclès au-dessus du chignon des amatrices de faux atouts, les avaleuses de couleuvres, les exploratrices de talents modernes masquant l’ignorance… Hum ! Difficile de faire de moi un héros, par les temps pourris qui courent, on me grimera rapidement en psychopathe, radicalisé, frustré même ! Je vois le tableau médiatique ! Si loin de la réalité, encore plus de la vérité… Ce serait inimaginable une haine froide et réfléchie, à la conscience professionnelle aigüe, organisée, savamment planifiée, douloureusement efficace ; il faudrait essayer de ne pas terminer en passoire policière, se rendre dignement, le sourire narquois aux lèvres et admonester les caméras et les flashs des vipères de la République… Il sera compliqué de ne pas passer pour un dément, le TGV du mensonge aura tôt fait de me reléguer au rang des faits-divers et de psychologiser mon acte de salut public… Tant pis… Trop risqué. Et puis, où se procurer un flingue ? Des flingues ?… J’avais oublié que je créchais en France, un pays ou seules les racailles, en uniforme ou non, peuvent s’armer… Envoyer des colis piégés ? Empoisonnés ?… Inefficaces, parait-il. La terreur engendrée pourrait m’amuser quelques minutes, le spectacle des experts télévisuels prêterait évidemment aux rigolades les plus franches et à quelques soubresauts de réseaux sociaux… Je pourrais acquérir des substances pathogènes, astucieusement maquillé mon larcin, mais la complexité des opérations me terrasse d’épuisement ; et pour l’instant, je cherche plutôt à culbuter mon ennui anesthésiant ; il faut faire dans la simplicité, revoir les objectifs à la baisse : commencer petit pour se faire la main, exceller dans les exercices élémentaires avant d’envisager les exploits breivikiens… Que faire ?… 9h13… La chaleur est inadmissible, ces journées sont aussi longues que mes nuits, il me faut impérativement un but, occuper cette matinée ralentie, alourdie par la torpeur et les déconvenues, concocter un crime parfait pour stimuler mon imagination et concentrer mes errements cérébraux… Mais oui ! Tiens ! En voilà, une bonne idée… A creuser ; creusons ! Juste un petit attentat, local, artisanal et masqué, laissant les investigateurs dans le brouillard le plus opaque, les bras ballants face à l’étourdissante absence d’indices, de mobile, de témoins ! Il faut frapper dans l’anonymat le plus parfait, là où rien n’aurait jamais dû frémir, frapper un grand coup tonitruant dans le calme plat d’un océan de tranquillité ; tuer quelqu’un au hasard ?… Un peu gratuit, et quel moyen utiliser ?… L’arme blanche est sanglante et peut virer au fiasco. Ourdir une infiltration chez un voisin, simuler le vol qui dégénère ? Trop dostoïevskien. Déjà fait et raté, moult fois ; surement réussi par les plus malins au nom éternellement ignoré… Oui, un peu trop banal, romanesque et violent. Soyons plus méthodique… Les armes à feu font défaut, je suppose qu’il n’y a rien de tel pour allier rapidité d’exécution et propreté presque chirurgicale, mais je n’en ai jamais vu, jamais effleuré, je serais peut-être bien en peine d’en faire bon usage ; une balle qui ricoche, le fiasco ridicule et l’emprisonnement moqueur… Beurk ! Un peu de discipline !… Quelque chose de plus indirect ; je tiens une piste, brûlante : l’incendie ! Voilà une solution propre et sans risque, pour l’exécutant ; une œuvre criminelle dont la perfection opérative ne doit pas être trop compliquée ; comment remonter les pistes calcinées ?… Je peux vraiment frapper au hasard, qui plus est, la laideur de certains pavillons ou villas modernes mérite bien un bûcher de ces vanités architecturales ; mais c’est un peu lâche, trop gratuit… Il me faudrait un mobile, même minuscule, quelque chose pour m’alléger la conscience, ne pas souffrir le martyre jusqu’à ce que j’apprécie le décompte de mes victimes dans le Progrès, je ne voudrais pas calciner des gens trop innocents ; éviter la crémation d’une minorité du melting-pot, ça pourrait attirer les projecteurs médiatiques et judiciaires ; pour ce coup d’essai, qui devra être un coup de maitre, visons d’abord les petites colonnes des journaux, on s’offrira les unes larmoyantes plus tard… Hum… La baraque sans fard d’Ondine ?… Saugrenu mais intangible, si déraisonnable et stupide que personne ne pourra jamais établir le moindre lien ; quel timbré se décide à rôtir les parents d’une ex-petit amie ? Les psychopathes ou autres tueurs en série s’inventent des mobiles politiques ou sociétaux, ce sont des moralistes sans empathie, ils inventent des rites, provoquent la police ; mon mobile est si absurde, si méchant qu’aucun détective ne prévoira une telle cruauté froide, je ne laisserai ni indice, ni demande, je ne contacterai personne et tairai le méfait jusqu’à ce que ma tombe m’emmure en enfer ; la criminalité de l’incendie sera sans équivoque, je ne le camouflerai pas en accident, dans le genre court-circuit, je détestais trop mes cours d’électricité pour leur rendre cet hommage machiavélique… L’incendie donc ! C’est décidé. Chez les Charin… A quelle adresse déjà ?… Plus certain, mais je peux refaire le trajet cérébralement, j’irai en vélo avec mon attirail, planqué dans le sac à dos, je dois donc rassembler les ustensiles et matières premières qui alimenteront mon chef-d’œuvre éphémère, une barraque ne doit pas s’embraser comme la paille… Il faut rester simple, éviter les produits explosifs, je ne voudrais pas réveiller tout ce quartier pavillonnaire avant que la cuisson ne soit déjà bien entamée, je saurais faire pétarader de la farine, mais à quoi bon, concentrons-nous sur de l’élémentaire… Qu’ai-je à disposition ? De l’alcool surement… Mon placard regorge de bouteilles variées, des oublis de soirée, des achats personnels, des cadeaux même ! Il faut plus de 40 degrés pour espérer invoquer des flammes, ce marc de Savoie fera très bien l’affaire avec ses 52 degrés affichés, et cette vieille vodka dégoutante ? 37 et demi, navrant ; je ne boirais jamais ça, surtout par cette canicule écrasante ; ah ! le rhum arrangé dégoutant de Julien… Parfait ! On dépasse largement la concentration requise, la chose doit flamber admirablement… Ola mon bon Maxime ! Et ton esprit scientifique ? Et l’empirisme primesautier si européen ?… Rien ne vaut un bon test ! L’épreuve du feu !… Voyons… Quelques millilitres de chacun de ces breuvages dans un verre… Une allumette… Où sont-elles ? Sous l’évier ? Non. Dans le tiroir à couverts ? Bingo ! Ça crame bien, excellent. Une première certitude rassurante, mes connaissances ne sont pas trop altérées par les insomnies abrutissantes ; je dois avoir quelques substances illicites rangées à l’abri des regards et mains indiscrètes ou totalement dangereuses, comme celles de Rémy, cet alcoolique de toutes les soirées qui ne reculerait devant aucun sacrifice afin d’amuser la galerie des festoyeurs ; heureusement que mes demeurés de camarades chimistes n’ont jamais découvert mes planques séditieuses d’éthanol à 99% et d’acétone ; j’adore l’acétone, son odeur douceâtre un peu fruitée, sa vaporisation éclair glaçant tout sur son passage, elle assèche et nettoie, dissout les saletés organiques avec talent, un renfort de méthanol peu la soutenir en cas de pépin, son mariage harmonieux avec l’eau offre un mélange purifiant, et puis on peut en faire de belle avec : il suffit d’y ajouter un peu d’eau oxygénée pour obtenir un explosif assez primaire, bien que peu stable… Pas très pratique, encore moins transportable, à proscrire pour mon entreprise, toujours ce soucis de la discrétion ; laissons donc l’acétone, mon adoration assez connue car iconoclaste (oui, il semblerait qu’un consensus anti-acétonique rassemble des idiots écologistes ; tiens ! par exemple ce détergeant à ongles, euh dissolvant ! Quelle idiotie ! Marketing astucieux ! Le truc flaire l’acétate d’éthyle, autre solvant très apprécié aux volutes d’amande archi-connues, je l’aime bien aussi, surtout comme séparateur couplé au délicieux chloroforme (honni parmi les solvants, allez comprendre !) mais l’emballage promeut la disparition de toute trace d’acétone ; ah parbleu ! Voilà une victoire environnementale ! Je préfèrerais mille fois tremper ma peau dans de l’acétone que dans ce solvant, d’ailleurs cet ester assez traitre est l’ignoble molécule qui trouble les vieux vins et leur donne ce piquant caractéristique et rédhibitoire, et l’on s’exclamera alors, après l’avoir tout de même tourné sept fois dans notre bouche : il a tourné ! Eh oui ! Rien à voir avec l’acide acétique ! Son aigreur est toute autre ! Bien moins nuancée, si les vins en relarguaient, on recracherait les plus fatigués avant même qu’ils percutent notre glotte !… Tout ça pour dire que vanter le remplacement de l’acétone, pour taire l’incorporation du petit ester, c’est comme d’interdire les glyphosates sans proposer d’autre solution : on reviendra à pire !) ; je repose donc le bidon d’un litre tout de même… Mais au passage, je vais m’armer de cette bouteille de dissolvant à ongle, un souvenir de Constance, autre ex qui m’a quitté aussi pour je ne sais quelle raison, qu’elle ignorait vraisemblablement… Quelques mois pas perdus donc ! J’y aurai gagné une arme surprenante ! Faisons le bilan, là au milieu de mon studio… Un bon litre d’éthanol, cinquante centilitres de marc de Savoie, environ quatre-vingt de rhum dérangé… Pas mal, mais pas de quoi pavoiser. Allume-t-on une bâtisse moderne avec si peu ? Espérons, c’est une bicoque lamentable, copiée-collée de millions d’autres à travers tout le pays, ces insultes à tuiles, à la coupe pseudo-provençale, en parpaing friable, à l’espérance de vie aussi faible que les murs sont fins… Avec un peu chance un courant d’air alimentera mon foyer, ou l’inflammation provoquera l’explosion du disjoncteur… Embrasement électronique ! prometteur… Mais autant être perfectionniste… Premièrement, allongeons cet éthanol, nul besoin de le conserver pur pour assurer une flambée ravigote, je vais donc le diluer dans de l’eau ; une bouteille d’Evian d’un litre et demi : pas mal ! Je monte alors le volume de moitié, un tiers deux tiers, ça fera l’affaire ! Ah ! Ça me revient, le naphta lourd laissé ici par ma daronne depuis des lustres pour que je décape la peinture de mes chiottes (opération en phase d’étude), aussi connu sous le nom de white spirit (que font les associations anti-racistes ?), pas besoin de tester, cette chose brûle avec mordant, voici sans doute mon arme la plus précieuse… Tous ces liquides ne font en revanche pas une matière très endurante, cela va flamber à vives flammes mais sans un carburant plus solide, plus généreux je ne ferai jamais que noircir un mur, ou griller des herbes folles, et les propriétaires alarmés s’interrogeront quant à la puissance de cette sécheresse aoutienne. Ridicule… Je ne vais pas transporter des bûches (que je n’ai pas) dans mon sac, ni décoller les lattes de mon matelas, cela ressemblerait à un indice, une bêtise… Alors il y a ces quelques cartons, brisés et aplatis, ils feront des buchettes encore peu calorifiques, ils occupent une place peu encombrante dans mon cabas pyrotechnique… Je pourrais arracher des branches dans le jardin, fouiller les poubelles et prélever une dime incendiaire ; pas bête. Il faudrait que je reconnaisse les lieux pour vérifier les quantités de ressources mises à disposition par le lieu du crime… Un passage d’une innocence feinte permettra de jauger le périmètre. »

« Mais quelle idée de faire du vélo par 36° Celsius à l’ombre ! Je déteste la bicyclette en plus, quel ennui, quelle torture intime… Les pneus étaient dégonflés, j’ai dû les retendre à bloc. La vitesse n’offre même pas de brise sèche, l’air est bouillant, les rues ondulent de vapeurs bitumées, pas un chat dans les artères sordides de Villeurbanne, je longe le barbecue géant appelé cours Émile Zola (l’infâme) où se croisent d’ordinaire des Juifs, des arabes et des étudiants ; les lieux sont vides et silencieux, mon vélo cliquette, étonné d’être réquisitionné, je bifurque direction la Doua et son ignoble amas de béton, puis je prends l’avenue Roger Salengro… Pas une bribe d’air, pédaler pour augmenter la vitesse requiert trop d’énergie, c’est contre-productif, je dois me contenter d’un mouvement continu, rectiligne si possible, afin de minimiser les pertes énergétiques et ne pas additionner mes déperditions de chaleur au bombardement solaire ; je vire d’un coup dans la rue Marie-Antoinette que je reconnais juste à temps : la maison des Charin est méconnaissable parmi ses sœurs jumelles aussi laides qu’elle mais mes souvenirs de ce lieu sont assez tenaces : j’y suis allé un week-end, quelle sortie dépaysante ! car les géniteurs avaient levé le camp, s’étaient réfugiés dans un alpage bienheureux, et la fille profita de cette liberté patrimoniale pour inviter la moitié de notre promotion dans son palace préfabriqué ; une soirée comme les autres, aucun souvenir anecdotique ne perce, ce devait être un échec ou la plus parfaite des agapes estudiantines, en tout cas je devais profondément m’y ennuyer, en attente de stupre certainement, j’éclusai en toute vraisemblance des dizaines de verres dégoutants, dans cette période faste qu’est l’adolescence retardée, et terminai fin rond, belle queue de pelle à coucher sagement, comme un meuble branlant ; j’avais l’honneur insigne de demeurer chez l’hôtesse, la princesse m’invitait à rejoindre un nid nuptial, mais quelle déconvenue sordide : pour ne pas vexer les aïeux absents, on s’étaient allongés sur des matelas qu’elle avait entreposés sur le parquet de sa chambre ; j’aurais encore préféré crécher dans son petit lit douillet, même à deux, au pire sans elle ! J’étais assez éméché pour ne plus rien en avoir à secouer… Il valait mieux ne pas me secouer d’ailleurs ! La tendre Ondine (oui comme dans Pokémon, mais à la décharge de ses parents, ces derniers ne pouvaient prévoir le phénomène des monstres de poche) réveilla évidemment des pulsions sur lesquelles j’allais subtilement m’endormir ; l’air de rien elle moula son corps fin et doux contre moi et après quelques caresses vite expédiées, on s’emboita péniblement et termina nos ébats sur le parquet car les paillasses avaient déguerpi… Pas le temps de se reposer lascivement, elle courut dans ces chiottes habituelles pour s’éponger (tradition romantique), tandis que je dévalais l’escalier pour dégobiller le cimetière qu’accueillait mon estomac : j’avais trop bu ; j’aurais dû dormir ; je fis le constat glaçant (le carrelage aidait) qu’aucun amour ne nous liait, la tête sur la cuvette, à baver ma bile comme un trépané ; trépané je l’étais, par l’alcool ; seul le sexe idiot nous assemblait encore un peu, je ne supportais plus ses baragouinages quotidiens et elle n’avait jamais écouté mes élucubrations, ça n’était pas un problème de longueur d’onde : nous n’avions jamais été connectés : ô les affres de la passion sans amour !… Quelle chaleur purée. Tiens faisons semblant de boire un peu d’eau et profitons de cette pause stratégique pour étudier les lieux… Quel été ! Pas comme ce week-end funeste chez les Charin… Saison bâtarde, sans soleil ni chaleur, j’avais réussi à prendre froid sur mon lit de camp, Ondine volant tout l’amas d’édredons et de sacs de couchage ; j’avais dormi en slibard à me peler l’oignon ! Quelle connasse ! Avais-je fermé un œil cette nuit-là ? Peut-être bien que non, à roter mes remugles acides et à grelotter comme une grand-mère… La matin je tirais la tronche, comme souvent quand je vais mal, mais sans animosité, passablement impatient de retrouver mon confort sommaire, elle prit évidemment ombrage de mon silence ; j’essayais de désamorcer les bombes de cette artificière sentimentale, marcher sur des œufs est un exercice aisé en comparaison, on s’engueula vertement pour rien, pour se reprocher à chacun les errements de la veille et alimenter tout cela de non-dits des précédentes embrouilles ; elle menait se procès à charge avec énergie ; le pardon lui était inconnue, c’était une éponge rancunière qui récupérait son jus après l’expression d’une très fausse miséricorde… Dans le fond elle n’avait qu’un seul problème : le long fil presque tranquille de notre idylle ne lui procurait aucun plaisir, le sexe la laissait de marbre, elle s’y adonnait sans vergogne mais ne cherchait même pas à prendre son pied, je me branlais dans une jeune femme, il lui fallait un sacré coup dans le nez pour apprécier les coups de bite ; dommage, sa beauté originale avait peu d’égal, c’est une promesse de bonheur aurait avancé Stendhal, mais les gens ne croient plus aux promesses, cela requiert un peu de mémoire et de patience, voire de sagesse ; elle avait tout gâché, après une année de déchirure, je n’entrevoyais pas de méfait particulier à me reprocher, tendre et doux j’essayais de fonder quelque amour sur une passion branlante, j’avais besogné seul à contre-courant ; il lui fallait ne pas jouir sans entrave et j’en étais une, un boulet trop lourd à sa cheville angélique ; tout ça pour aller s’allonger sous un type aussi banal et inintéressant que moi, la bouffonnerie désuète en moins… Mon mobile est très justifié ! Incendier tous ces souvenirs, mauvais avec le recul mémoriel, me ravit désormais ; reste à savoir comment embraser une maison par l’extérieur, je n’envisage pas l’intrusion, je risque de déclencher une alarme, de provoquer des éclats sonores révélateurs et inquiétants ; il faudra de la matière pour que les flammes externes induisent une flambée telle que la charpente du toit, ou les portes, ou ce garage mal fortifié se joignent au brûlot… Quelques étincelles d’espoir : la poubelle déborde de déchets assez conséquents : pas mal de cartons, un classique de cette ère de la livraison gratuite, du polystyrène : à méditer plus scientifiquement, des réminiscences de curiosité agitent de vieux neurones, on doit pouvoir tirer un allume-feu durable de ce polymère ultra pratique ; cette nuit, en fouillant, je trouverai probablement d’autres aliments pyrotechniques… Pour l’heure, contentons-nous d’apprécier ces pistes importantes ; l’accès au jardinet ne présentera aucun obstacle, il n’y aura plus qu’à s’y ébattre joyeusement. Rentrons… »

« 17 h 58… Encore beaucoup d’heures à tuer ; préparons-nous pour commencer… Mon sac à dos suffit tout juste à l’empaquetage de mes cocktails flamboyants, quelques plaquettes de carton tassent le tout et assureront une tenue irréprochable sur mon dos, le confort c’est important ; je me servirai sur place afin de compléter mon attirail, je n’ai pas assez de bras et de dos pour me lester de polystyrène (j’en ai pillé dans les poubelles de mon immeuble), seuls deux torchons viendront gonfler la poche de kangourou de mon sweat, déchirés dans le sens du poil en mouillettes de tissu, ils feront de bon conducteurs, des autoroutes du feu ;  en y repensant, je pourrai tout simplement incendier les poubelles des Charin, après en avoir extrait les éléments les plus probants, ces ustensiles de mobilier urbain sont très appréciés des manifestants, ai-je lu à maintes reprises, autant profiter de l’expertise de révolutionnaires aguerris, rompus à l’astucieuse utilisation des avantages du terrain, suivons les traces de ces Robespierre en herbe ! Faisons de l’excès de zèle : j’ai le temps ; un cube du polymère à bulles blanches fera l’affaire, je l’ajuste dans un bol et le peint (oui, avec un pinceau, amateurs !) d’un peu d’éthanol, une pointe légère, trois millilitres aux plus, premier constat théoriquement évalué et donc expérimentalement confirmée : le polystyrène ne craint pas les morsures polaires du deuxième alcool, aucune dissolution, à l’approche de l’allumette craquée, je prends mes distance, on est jamais trop prudent avec ces mélanges de solvants et de plastiques, avant même que je percute le mélange biphasique avec la tête de ma bûchette, l’éthanol flambe et la faible chaleur dégagée par la tendre flamme virant du bleu à l’orange ratatine en quelques secondes son socle en plastique, la transformation est rapide et réduit le traditionnel polymère d’emballage à une crotte noirâtre qui brûle lentement, intensément ; la chaleur est plus vive dans mon bol, je crains même qu’il ne se fissure sous la combustion de cette bouillasse brûlante, mais il tient le coup ; la consommation du réactif se fait assez lentement, ces quelques gouttes de polystyrène aggloméré offre une flammèche tenace, je fonde de grands espoirs sur ce mélange simplissime, j’ajoute donc mon pinceau d’artisan artificier dans mon sac et prévois de m’armer des déchets locaux pour lancer un feu chimiquement tenace. Reste à assurer mon anonymat : je m’empare d’un sweat à capuche et poche ventrale, un vêtement improbable, déterré d’un fond de placard, floqué de logos adolescents, aux bouts de manches un peu déchirés, un taudis vestimentaire… Je l’essaye devant le miroir de la salle de bains, je suis blafard et mes joues crépitent d’un rouge vermillon ; la chaleur ne désemplit pas, l’adjonction de ce chandail épais surchauffe encore plus ma sueur et l’éponge maladroitement, je baigne dans mon jus ; pour compléter le tableau lugubre, j’enfile une étonnante casquette elle aussi trouvée après des fouilles archéologiques complètes : couvre-chef noir portant un lion lyonnais coloré de bleu et rouge… Je rabats la capuche, puis la visière, je ressemble à un antifa ou un supporter de l’Olympique lyonnais… Je mets en jeu ma dignité dans le camouflage de cet incendie criminel. Oh purée ! la boulette ! Mes flacons de déclencheurs sont bien trop explicites ! Quel taré s’entraine au tour de France nocturne avec des bouteilles de solvant organique, de dissolvants divers et d’alcools ultra forts sur sa bosse de dromadaire ?… Allez ! Changeons tout ça : je transvase proprement mes spiritueux dans des bouteilles de jus de fruits et dans celle d’Evian, cela assure une discrétion optimale ; on n’y voit que du feu !… Je plie délicatement mon sweat sur une chaise, et dépose par-dessus la casquette, cette hideuse relique offerte par un oncle taquin, il y a plusieurs années ; je ne l’ai jamais portée, j’ai un sens aigu du ridicule. Que faire désormais ?… L’attente sera encore longue, j’ai trop bien travaillé, me voici en avance… Comment pallier à cet ennui terrassant ? Un jeu d’ordinateur ? Bof… La flemme. Je me contenterai d’en lancer un avant de partir, pour simuler une activité ludique et solitaire dans mon antre… Un alibi informatique, au cas où !… Je tourne en rond, bordel ! 18h 34… Le jour s’affaisse trop lentement, l’obscurité n’est pas à prévoir avant de pénibles heures. Je stresse un peu ! Et si je dormais ? Cette stimulation a dû épuiser mon encéphale réfractaire au sommeil… J’arme un réveil, sécurité optimiste ; quelles sont les probabilités que je m’assoupisse ?… Je me dépoile, ma moiteur corporelle sèche doucement, j’évacue la couette, je fais l’étoile de mer sur mon matelas (comme Ondine !), le plafond est intéressant, je divague, prépare mentalement mon forfait, mes méthodes ; je serai précis, rapide, silencieux. Si le feu n’esquinte pas les murs, ne s’introduit pas dans la maisonnée, tant pis ! J’aurais expédié une journée, je me serais presque amusé ! On ouvrira une enquête quand même, pour la forme : presque une victoire. »

« Hop ! le vélo est garé devant l’entrée du cimetière nationale de la Doua et ses tombes blanches, plantées dans le gazon, il est deux heures trente-cinq à ma montre, j’ai laissé mon portable dans mon studio, encore une astuce assurant mon intraçabilité ; la nuit refuse d’être profondément noire, les réverbères diffusent leurs photons, le mémorial offre une pénombre attirante, les tombes s’y perdent, leur blancheur s’évanouit ; je laisse l’avenue Einstein et mon vélo, la maison des Charin patiente à l’angle offrant son portail à la rue Marie-Antoinette ! Drôle d’hommage… Pas âme qui vive, les vacanciers absents et l’horaire extrêmement tardif, ce quartier péri-urbain se grime en désert d’immeubles surchauffés et de villas dépaysantes ; je les hais, la réduction en cendres de l’une d’elle m’enchante, m’émerveille franchement. Une fraicheur soudaine aère le quartier, j’enfile mon sweat bourré de lambeaux de tissus, combo casquette capuche, anonymat grotesque, pas grave ! Le sac est lourd mais j’en serai bientôt délesté… La porte d’entrée sur la cour et le portail à voiture sont fermés ! Misère ! Quel idiot ! Je n’avais pas prévu ça… Le mur est assez haut, l’escalade pourrait s’avérer dangereuse, voire bruyante !… Le portail est bien clos, solidement harnaché ! Flûte… Et la porte ? Ouverte ! Haha… Silence ! Pas le moment de craquer nerveusement. J’avais oublié ce jardinet : une plate-bande asséchée par quelques semaines de canicules et un pédiluve géant en guise de piscine, les immeubles alentours ont fenêtre sur cour, l’intimité est exclue, bafouée ; je suis planqué, ouf ! Aucune âme ne semble vivre dans la forteresse assiégée, les volets du premier étage sont descendus et le rez-de-chaussée baigne dans une torpeur éloquente ; je scrute les lieux, l’adrénaline pulse, ça tambourine, concentration, respiration, j’ausculte les ressources à dispositions : la poubelle, caverne d’Alibaba de l’incendiaire : je la tire doucement sous un parvis latéral, on ne peut plus me distinguer, camoufler dans un amas de buisson, coincé entre une pile de bûches et le grillage de voisins anonymes… Des bûches ! Merveilleux ! Je n’osais rêver meilleur combustible ; reste à remarquer une faille par laquelle infiltrer les flammes ; dois-je creuser une brèche ? Mais comment ? Casser une vitre ?… Je ne sais pas faire… Suis-je un pleutre ? Non ! Je ne reculerai plus, je ne me contenterai pas d’un « tout ça pour ça » ! la cachette est stratégique : analysons l’arrière-cour : à pas de loup, je peux déposer le bois au pied de la conduite d’évacuation reliée au chéneau, bourrer l’entrée de la canalisation avec un amas de petites branches tordues se prêtant généreusement à l’exercice, je les enfonce lentement, une par une dans le coude du tuyau condamné au chômage technique par manque d’intempérie, tuyau d’une modernité étincelante, son plastique est de toute évidence convenablement inflammable, le feu pourra donc lécher la toiture en quelques minutes, secondes ? On verra, j’ai hâte ! Voici ma première mine déployée, son allumeur se compose d’une ribambelle de coupures de torchon imbibées de mon mélange éthanol-eau, une pétaudière en sursis, j’estime les chances d’infiltration dans la charpente et d’inflammation de l’intérieur comme étant assez élevées… Il me faudrait une autre piste, une deuxième gouttière, une aération mal protégée, un accès à la cave ; mais l’intimité du fond de jardin n’offre plus d’éléments favorables à mon entreprise de créamtion ; fâcheux, je furette doucement, les ombres m’habillent, je veille à n’émettre aucun son… Eh dis donc ! Cette fenêtre est entr’ouverte !… Accès directe à la cuisine, tout un tas d’ustensiles à portée de bras, depuis le jardin je peux aisément entasser un bucher très sérieux, quoique un peu disparate ; je pose des rondins sur le plan de travail longeant le mur de la fenêtre, facile, puis je plante des dents de polystyrène expansé, râteau éphémère dont les pieux devraient dégouliner au sol, ou le long des placards, et étendre les morsures des flammes ; très astucieux, je dessine à nouveau une piste de mouillettes détrempées et odorantes, slalom textile, je déverse le naphta lourd, par pure générosité chimique ; j’espère que les meubles proches accueillent un cocktail détonnant de produits ménagers, que des gaz toxiques accompagneront et alimenteront le braséro ; les actions conjointes menées contre la cuisine et la gouttière seront fatales à la structure de cet angle de maison, l’intense fournaise se répandra sans obstacle, rongera les murs couverts de peinture, grillera le plafond, l’étage, les lits, intoxiquera les endormis surpris par l’inodore monoxyde de carbone, leur faiblesse au réveil les condamnera au trépas, sans douleur, appréciez ma bonté ! Les flammes seront leur linceul, les époux seront incinérés main dans la main, dans leur infernal cercueil douillet ! J’en frémis d’émotion… Le Progrès en tirera un fait-divers terrifiant et romantique, déplorant l’absence totale de piste, les restes rares d’indices calcinés, les témoins aveugles, on lira les anecdotes de voisins larmoyants, des histoires de famille idéale, de gens aimables, voire gentils, un vrai drame journalistique :  le torche-cul régional mettra-t-il l’article à sa une ? L’actualité estivale étant mortellement ennuyante, je pourrais contempler mon œuvre dans tous les kiosques de la ville… Et si j’ajoutais le contenu de leurs sacs poubelle à mes ligots déjà éclectiques ? Oui, pourquoi se priver ?… Je dépose les deux paniers dûment percés qui exhalent des moisissures très prometteuses… Tout est prêt ! J’ai réussi ! Sans trembler, c’était facile. La concentration a aidé. Je ne sais même pas qu’elle heure il peut être. Pas de soleil à l’horizon. J’ai agi vite. C’est bien. Je mérite un repos, la pause du guerrier solitaire, guerrier pour quoi ?… Que fais-je ici, à zoner le cul dans l’herbe jaunie ? J’aurais besoin d’une bière, ou deux… J’ai soif. Terriblement soif. Ma gorge est un Arizona rocailleux, déglutir est une épreuve. J’attrape le paquet d’allumettes, il faut en finir ; tout cramer et rentrer chez soi. Le triomphe est garanti, je ne pensais pas l’œuvre si simple… Je frotte la tête marronne contre le phosphore rouge ; un crépitement. La flamme se stabilise, elle luit harmonieusement sous la lune, sa chaleur fragile me fascine : la déclinaison du bleu glacial mais brûlant au jaune chaleureux mais innocent figure une infinité délicate et envoutante, l’auréole orangée irradie une magie palpitante ; la flèche dorée scindant la nuit s’anime sous mes yeux engourdis : je lévite dans une nef argentée, aux reflets cuivrés, la voute monte à perte de vue, comme une étoile invincible, un trou d’aiguille inonde l’ogive lustrée d’une lueur opalescente ; il règne un silence de cathédrale, spatial, étincelant ; c’est merveilleux. Je marche sans pesanteur, un escalier translucide m’indique la voie certaine, à sens unique… Les marches sont souples, aisées à gravir ; les murs circonscrivant la salle pharaonique s’habillent de visages endormis, un calme indéfectible, une sérénité joyeuse les soulève, les attire mécaniquement vers le sommet lumineux ; j’accompagne le mouvement, je grimpe doucement, en flottant. L’ascension se fait plus lourde, franchement pesante. Je m’arrête, essoufflé. Ma lévitation est interrompue par un implacable chevalier ailé, tout d’or vêtu, son armure rutile et éblouit, il me menace de son bouclier, un écu à la longue croix rouge sur fond blanc : croisé implacable. La dissuasion est courtoise, il siège, impavide et paisible se contentant d’inonder la seule route de son intangible prestance. Il garde fermement son épée à la main droite, elle me rassure, il n’en fera pas usage contre moi, c’est certain ; ses yeux sont quasiment clos, ses paupières abaissées indiquent la surveillance attentive d’évènements grouillant à ses pieds. Je parcours la lame de son espadon, je longe le fil tranchant du métal : plus bas, dans les profondeurs ténues d’un puits lugubres rôtit un serpent gesticulant : l’animal persifle des insanités, claque du bec et ourdit des tentatives d’élévation ; un magma gluant aux lueurs pétrolières l’inonde ; des brûlots éphémères lèchent ses écailles vernies de goudron…Il ne peut grimper, à mon grand soulagement ! Je m’agrippe à la tranche de l’épée du gendarme céleste… Toute chute est interdite. Ce serait la mort. Je ne veux pas finir en chair à reptile ! Il s’entête, essaye de me mordre, de m’attraper mais son long cou ne peut s’étendre complètement. Il est rivé à sa funeste cité : on l’aperçoit dans l’ombre visqueuse de son corps sinueux : des bunkers à loyer modéré en flammes, des grillades intenses, des flammes noires, mazoutées et crasseuses ; des carcasses vides crépitent… Son sang brun dégouline de sa blessure, il alimente le brasier éternel ; l’épée est un clou, le serpent est planté dans le néant. L’horreur s’éloigne, son marais brûlant s’enfonce encore, distordant les limites de l’infinie douleur… »

On l’aura compris : Maxime s’assoupit lamentablement sur le gazon flétri des Charin, ses deux coiffes toujours vissées sur la tête. Il roupillait sur le dos, étalé tel un lézard nocturne, venu quémander un peu de fraîcheur. Il rêvassait benoîtement. Une allumette fumait encore dans la pelouse, échouée près de sa main appesantie par un sommeil bien mérité. Ce minuscule cadavre de bois noirci était heureusement tombé à plusieurs mètres des concoctions de notre apprenti incendiaire. Le calme lunaire règnerait encore quelques heures sur le gros pavillon de banlieue. Personne n’avait remarqué le dormeur épuisé : Les propriétaires coulaient des jours heureux dans leur résidence alpestre et le voisinage endolori par la canicule ne s’occupait guère de scruter les alentours. Maxime se reposait, enfin.

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