Rillieux-la-Pape

Petit, on m’emmenait souvent à Rillieux-la-Pape. Ma mère m’harnachait sur la banquette arrière ; je trônais sur mon rehausseur… Enfant content. Je me rêvais conducteur de bus ! Me croyant discret, je tournais un immense volent imaginaire et imitait les pets fréquents qu’émettaient ses gros engins. Je m’exerçais méthodiquement sur la route de Strasbourg. Ses zigzagues et ses ronds-points étaient un terrain de jeu appétissant. Le trajet s’achevait parmi les murailles de hauts immeubles terribles, monolithiques… Quel gigantisme ! L’avenue de l’Europe nous déportait jusqu’aux parkings toujours pleins. Derniers tours de piste… Une place ! Ma mère se précipitait, enfonçait la machine entre deux voitures inertes ; je dégazais une dernière semonce et libérais mes passagers irréels.

Souvent, nous allions acheter du pain. Le boulanger était fameux… Monnier, ça résonnait comme ça. Des arcades lugubres protégeaient une ribambelle de commerces minuscules… J’aimais le photographe et les effluves du tirage photographique ; le primeur et sa balance à trébuchet me fascinait ; il y avait aussi la boucherie où ma grand-mère allait se fournir en steak de cheval ; quant au boulanger, l’odeur du pain me ravissait. Dans la queue de vieilles dames à longs manteaux et de croulants à bérets, je salivais devant les succès au chocolat, adoration maternelle, et je m’amusais des désuètes têtes de nègre, désormais introuvables sous leur poétique appellation coloniale. Les dimanches, ma mère offrait généralement plusieurs de ces gourmandises.

Bardés de présents, nous sonnions au 11 rue Jacques Prévert. L’immeuble était si haut que deux ascenseurs se partageaient les étages pairs et impairs… Fascination constante. Leur mécanisme était archaïque et très inquiétant ! C’étaient des cages tapissées de métal froissé, ornées d’un grand miroir blafard dont je pouvais discrètement déboulonner les rivets. On passait lestement du rez-de-chaussée au deuxième étage. Au bout du couloir de carreaux blanchâtres et sales, d’une lueur très médicale, ma mamie entrouvrait sa porte… Je courrais me déchausser dans ma deuxième maison : ma mémé était ma nounou attitrée !

Le sol était tapissé de ces affreux linoléums pisseux… Littéralement, d’un jaune sordide, moutarde frelatée. L’appartement traversant la largeur de l’immeuble en barre bénéficiait de deux balcons aux solides barrières de bétons. Il était très convenablement meublé… On y retrouvait les acquisitions de mes grands-parents : un beau buffet, une armoire à glaces et broderies, un bureau pliant, la vieille télé cathodique et une fascinante petite horloge dorée. Son mécanisme tournoyait sous le cadran, imposant d’incessants tourniquets scintillants. Tous ces objets immenses avaient déjà apposé leur empreinte dans mon inconscient : Le buffet était la planque des jeux de cartes et du Mastermind : ma grand-mère adorait torturer ses méninges avec ces énigmes colorées ; l’armoire diffusait une douce saveur de lavande : des ballots granuleux parfumaient les étagères de vêtements, que j’entrouvrais en m’amusant à tournicoter les petites clés secrètes ; le bureau était réservé aux activités graphiques : j’y appris à décalquer correctement un tigre et ma mamie m’y força à maitriser la preuve par 9 ! Et enfin, la télévision ! Ah ! L’horrible invention ! Peu au fait de mon excitation juvénile, ma grand-mère cherchait désespérément à me faire respecter l’heure sacrée de la sieste ! Quel ennui !… Abandonnant l’effort de me condamner sévèrement à m’allonger sur un lit, elle entreprit de me faire reposer à ses côtés, sur le canapé… Coincé entre le dossier et son ventre gonflé, emmitouflé dans son immense châle de laine dessiné de plumes de paons, je me coltinais l’insupportable feuilleton Derrick ! J’en défaillais… Désœuvrement prématuré ! Lourdeur allemande, inaction formidable, écrasant forfait… Je n’ai jamais eu la chance de m’endormir une seule fois et d’ainsi rejoindre ma mémé dans les bras de Morphée… Quelle pimbêche, elle ! Pourquoi m’a-t-elle snobé pendant ces longs après-midis ?… J’étais innocent, pas trop germanophobe ! Ensuite, c’était acté, ancré… Jamais plus l’Allemagne n’aura de charme ! La cohorte des génies musicaux d’outre-Rhin suffira à peine à endiguer mon ire !

Dans le salon, on dégustait fréquemment un rôti de veau assaisonné de petits pois… Rapidement la nappe redévoilait le bulgomme terre de Roussillon. Les adultes entreprenaient une partie de Scrabble, ou une belote. J’étais autorisé à abandonner oncles, tantes ou cousins, tous trop vieux, et à me réfugier dans le bureau. Entre une bibliothèque remplie de volumes du Petit Journal couvrant la Grande Guerre et un lit monoplace accueillant généralement ma petite personne ou un oncle parisien en villégiature lyonnaise, je m’accroupissais sur un tapis gris et marron, aux formes florales, symboliques. J’y faisais circuler mes petites voitures majorette… Plus tard, j’utiliserais la chambre pour cacher mon addiction à Pokémon : je me souviens avoir taillé des shorts à de nombreux ennemis dans cette chambrette, et d’y avoir savouré l’évolution de mon Salamèche !

La porte vitrée du balcon offrait une fenêtre à ma mélancolie. Je comptais les voitures qui dégringolaient de l’avenue de l’Europe… J’espérais apercevoir la clio bleue de ma mère ; la promesse d’un retour au bercail. D’une banlieue l’autre. Descendre la colline bétonnée de murailles à meurtrières et couler vers des immeubles moins sordides… J’en dénombrai des carrosses tristes, stagnant au feu, déviant vers le Mammouth, remplacé ensuite par un Champion !

Les promenades se ressemblaient toutes ; l’itinéraire était tracé. On remontait la sordide avenue. Il fallait affronter des vents concentrés par les édifices environnants. La bise fusait entre les colonnes de béton et d’acier. C’était l’occasion de quelques emplettes rébarbatives : Essayage de vêtements, passage à la pharmacie, chez le fleuriste… Rien d’affriolant pour un gamin de sept ans. Seul le fleuriste m’enjouait un peu ; je scrutais les fontaines miniatures et me plaisais à écouter le chant guilleret des ruisseaux. Un petit moulin à eau turbinait, décoré de mousse et de fraiches fleurs…

La fin des achats sonnait lorsque se présentait un mastodonte architectural : l’Espace Baudelaire ! Un magma inextricable de verre luisant, réfléchissant les horreurs voisines, de tubes carmin rehaussant de faux balcons. Défouloir fanatique ! Intégrisme de la laideur… Y était coincé la bibliothèque municipale et quelques lieux de distractions pour les autochtones. Ma mémoire enfantine n’en conserva que des lueurs lugubres, des étagères sombres ; les fenêtres si pimpantes de l’extérieur ne diffusaient aucun espoir dans cette grotte moderne… Les néons flashaient. Le plafond était bas, je n’étais pourtant pas haut ! Ma grand-mère y empruntait de gros romans aux couvertures colorées, des récits un peu historiques ; du fantasme principalement… Je goûtai timidement à Tintin, dont on m’imposait la lecture. Les images me satisfaisaient pourtant… Je crus longtemps que Baudelaire était une sorte de monstre sanguinaire à la légende brutale… Les ravages esthétiques de ces bâtiments ont des répercussions impardonnables.

On bouclait le parcours : Une place en faux marbre, fontaine non-potable. Un horizon sinistre barrant le panorama… Tout était gris, amorphe et brutal. De minuscules terrains de jeux m’occupaient un instant. Un toboggan, quelques balançoires. Je courrais parfois derrière un ballon. Je tapais contre les murs qui ne manquaient jamais de couper mes trajectoires audacieuses. Il était dur de se rêver heureux dans ces déserts surpeuplés. Peu d’enfants pour enchanter l’atmosphère.

Une autre ballade bien plus champêtre et aventurière nous réjouissait de ses charmes. Direction la vieille ville ! Quittant rapidement les cimes grattant les nuages gris, nous marchions dans un parc, pentes herbeuses habillées de gros platanes et d’un chêne. Des allées slalomaient entre ses poteaux feuillus. La mairie était posée là, sur cette minuscule colline, vaisseau échoué entre les deux quartiers opposés. D’un côté les tours inhospitalières ; de l’autre, le village. Toitures de tuiles orangées… Ce n’était qu’un gros carrefour avec des pompes-funèbres, une boulangerie, une église presque remplie… Jamais la file des voitures et camions ne s’interrompait. Le feu tricolore ne pouvait y remédier… Les piétons se précipitaient entre un pot d’échappement et un capot. Les klaxons crépitaient.

Notre objectif était le parc Brosset, jardin faussement bucolique. Parking archibondé, chemins sableux… À l’Anglaise mais bien de chez nous !…Cerné de nouveaux lotissements. Encore un terrain de jeu footballistique pour enfant solitaire ; j’en dribblai des babouins effarés par mon agilité… L’expédition avait aussi pour but de me ratiboiser le crâne. Ma grand-mère m’emmenait chez sa coiffeuse, Mme Maillet. Grand salon dans une petite maison basse, posée en face du parc. On pouvait, par une cour intérieure grinçante de graviers, s’infiltrer dans la maison de la tenancière… De vieilles dames brushaient sous les sèche-cheveux en lisant des magazines que je refusais toujours pudiquement. On me coupait les cheveux entre deux vrais ouvrages… Sur le pouce ! Trop de questions. Je bafouillais. Les interrogatoires scolaires me faisaient rougir ; les plus personnels me rendaient cramoisi. Je sortais de l’échoppe avec une houppette pleine de gel – je n’appréciais guère ; ça amusait toutes les glousseuses – et une sucette, à l’orange, si possible. J’adorais passer mes mains contre le paillasson dru des poils surplombant ma nuque… Un beau jour, ma mère décréta que cette coiffeuse ne savait démêler convenablement mon épaisse tignasse… Adieu Rillieux. On tenta maints autres spécialistes capillaires ; les prétentions astucieuses, l’esbroufe marchande escaladaient des cimes vertigineuses… Mon pelage restait toujours plus revêche et épais… Ma docilité s’énervait à peine de ce combat maternel contre mon atavisme paternel… J’accueillais l’ennui comme un tremplin vers l’imaginaire.

Nos dernières visites rendues à ma mémé, dans sa tour de béton, avaient des raisons bien moins réjouissantes… Il s’agissait alors de l’exfiltrer de ce frais bastion musulman… Elle suivait ses vieilles amies enfuies dans le Vaucluse, en Savoie… Les presque pauvres cramaient leur pécule pour évacuer la zone… Ma grand-mère fit de la résistance… Mais à la seconde voiture brûlée en une année, son assurance tiqua… À contrecœur incompréhensible elle accepta d’émigrer dans un autre quartier en transformation… On la logera dans la Croix-Rousse, nouveau blockhaus bourgeois-bohême. D’un enfer l’autre. Elle troquera les feux de véhicules, déclenchés par sensibilité exacerbée, contre les carambolages de trottineurs invertis.

L’ancienne boucherie chevaline affichait de nouvelles grandes spécialités : l’agneau à mouches et le kebab… Le primeur était parti. Les murs accueillaient une boulangerie tenue par des sidis, affairés à boire de l’oasis en canette sur le perron, et un bouiboui « tout à deux euros » !… Le nouveau boulanger proposait un pain dégoûtant, sans saveur, blanc comme du dentifrice, jauni par une piètre cuisson. Personne n’y mettait les pieds, sauf par urgence… Le pâtissier aux têtes de nègres révolues accaparait toute la clientèle. Les djellabas, niqabs et autres burqas promenaient leurs petits gris… On évitait les teigneux à bulldog qui arpentaient les arcades… Ça fleurait bon le shit, que j’humerais plus tard avec certitude.

Ma mamie déménagea ; nous ne remîmes les pieds là-bas que pour l’y enterrer auprès de son mari… Le croissant fleurissait des tombes…

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s