Droit à l’Oubli

11h 57 ! Trois minutes avant midi ! bien joué Yome !

Je me lève, mauvaise idée ! Je me rassois pour laisser ma tension se rehausser. Je vois quelques chandelles mais pas trente-six. Je tends les jambes… Concentration difficile. Ma tête est une ruche en fusion. Bourdonnements à tous les étages ! Vrombissements, envolées ! Tintamarre dans le couloir, mes voisins s’agitent… Portes qui claquent et gifles pour mon encéphale. Je boite du cerveau. J’arpente ma demeure, ma cage à sommeil. J’allume l’ordi… Réflexe. Rien envie de faire. Je lève les volets à tour de bras ankylosés. Ciel lugubre et vent surpuissant. Comme d’hab ! Le sapin qui me cache des voisins ploie et plie en silence.

DDDRRIZZZZSSHHHHH ! La sonnette ? Un samedi à midi ? Aucune chance !… Je zieute par le judas. C’est le facteur. Je suis en caleçon, bien sûr. Bon… J’ouvre.

– Bonjour monsieur ! Maugrée un jeune fluet à casquette… Un PTT en uniforme. J’en ris intérieurement. J’ai un colis pour vous… Enfin, plein de colis à vrai dire…

Il me montre un diable. Un diable caché sous des kilos de cartons, de différentes tailles, couleurs, un arc-en-ciel de caisses…

– Qu’est-ce donc ? Fis-je, inquiet.

– Un retour… Ca n’a pas été accepté… Qu’en sais-je ? Rien ! D’accord ?…

Il me fait signe de me pousser et de reculer dans mon antre… Il arme le diable et après plusieurs tentatives lamentables, il parvient à le mettre un équilibre sur ses roues… Je le regarde très angoissé en train de manœuvrer cet engin dans mon minuscule couloir. Le bougre laisse des traces de circulation sur mon lino décrépi… Je devrai en informer ma propriétaire… Putain ! Faut que je paye mon loyer !

– Où dois-je poser ça ? demande le facteur, rouge comme une tomate, étouffant sous le poids de son attirail. Le fat tout maigre simule la parfaite maitrise. Il croule. C’est certain… Se fout-il de ma gueule d’ailleurs ? Le type trône avec son barda volumineux au beau milieu de ma petite pièce… Aucune autre place. Entre ma mini-cuisine et ma bibliothèque-commode-table de nuit-etc. Le mobilier est affreux. Je m’en rends encore compte.

– Laissez ça là ! Ordonné-je, un peu las de voir cet énergumène faire le mariolle dans mon intimité matinale. Il repart en marmonnant dans sa barbe inexistante.

Pas bien courtois ce postier auvergnat à petit front et gros crane. Il avait des airs d’extra-terrestre. Je contemple mes cartons fraichement livrés. Je sais bien ce qu’ils contiennent. Ces traitres. Doubles traitres ! Je divague, je m’explique. Ce sont là mes journaux intimes… Pas si intimes que ça. Leurs pages sont noircies d’années d’écriture, des milliers de pages gribouillées et raturées, datées consciencieusement, suivant le fil de mes aventures inédites et de ma routine lyrique. C’est mon passé qui fait un bon dans le futur pour venir m’enquiquiner encore dans mon présent. Vais-je ouvrir ses boites de mystères cachant des trésors d’émotions, de colères, de joie, de folies ?… Bien sûr. La douche aux oubliettes ! Je m’assois sur le sol. J’attrape le premier carton et l’extrais de la pile. Effondrement. Évidemment. Gros fatras de pages éparpillées, boites et cagettes accouplés sur le sol. Des feuilles se posent autour de moi… J’en attrape une à la volée. Papillon de malheur ? Bonheur ? J’interroge le passé, mon passé…

28 avril 2011 – Quelle journée ! Commençons ! Le soleil brille et chauffe la métropole lyonnaise. 8h du matin, les SMS fusent. Rendez-vous est pris devant le Simply market. J’y retrouve  Sam, Louis et Philippe. Baguette de pain, pâté, jambon, fromages, vin rosé, bières etc… On saute dans la voiture. Clio grise qui ronronne sous les coups d’accélérateur de notre conducteur émérite. Louis ose même décapsuler une bière et la descend tout en fendant le trafic encore encombré de ce vendredi matin lumineux. Pas de cours ! Shorts et chaussures légères, lunettes de soleil et bières dans la glacière. Quatuor sémillant à l’abordage d’une colline proche de Fontaines-Saint-Martin. Après quelques minutes de marche pas éprouvante du tout, nous nous affalons dans l’herbe, dans une prairie abandonnée en pâture à un énorme troupeau de mouton. Nous les surplombons, savourant notre pique-nique printanier sous les inondations ultraviolettes d’un soleil de plus en plus vigoureux. Son zénith arrose nos têtes fraiches et amusées. On discute de rien en confectionnant sandwichs et tartines. On sort les bouteilles de la glacière et on les fait tinter. Pschitt ! Prélassements adolescents. Discussions perdues dans les méandres d’une jeunesse facile et vernie de bonheur. Il n’y aurait aucun intérêt à les consigner dans un journal aussi peu intime soit-il…

Première page terminée… C’est autre chose que les madeleines de Proust. Plus de remembrance. Mon passé s’agite fébrilement sous mes yeux de lecteurs. Autolecteur. J’avais quasiment oublié toutes ces histoires, mini aventures du quotidien de jeune étudiant coincé dans la bourgeoisie environnante. Couchés sur le papier quelques heures, ou si le retard s’accumulait, quelques jours après les évènements, mes souvenirs s’éclipsaient. Étiolement ravivé par la réapparition inopinée de cette cargaison de feuillets.

Je cherche la suite… Tout en réintégrant ce souvenir lointain dans mes neurones alertes. Qu’étais-je alors ? Un jeune adulte parcourant différentes sphères initiatiques, discret bien qu’enjoué, accomplissant sagement mes études… Et maintenant ? Tour d’horizon ! Un type assis sur le cul au milieu de son vingt mètres carrés ridicules dans un immeuble dortoir de Clermont-Ferrand. Stagiaire sous payé faisant sa vaisselle tous les soirs, faute de place. Il y a de la poussière sous mon lit. Je la vois avec ses moutons idiots et immobiles, s’épaississant inlassablement. Et si je brulais tout ce merdier ? Tous ces évènements de pacotilles, toutes ces soirées semblables, toutes ces journées passablement identiques… Ou ne garder que l’extraordinaire, l’amusant, le mystique, le tragique, le mélodrame ? Car il y en a. Grand autodafé sur le lino ! Non non ! Il faut raison garder ! J’attrape des pages et les trie un peu. Même journée, un peu plus tard…

Le soleil nous tabasse désormais avec fougue, de loin, bien perché au sommet de son zénith translucide. Le ciel semble blanc tellement il est pur et sec. Ma tête sourde et tremble. Soleil ou vin ? Je fais la sieste sans pouvoir m’endormir. Impossible depuis ma tendre enfance. Les autres roupillent….

Mon journal est maladif, c’est la mise à mort de ma vie, sur le papier. Des pages et des pages de descriptions de tous les moindres faits et gestes du personnage de ce roman en tant presque réel. Moi. Moi, moi et moi ! Partout. Pas introspectif. L’inverse, un ego débordant, qui éclabousse de partout. Posé comme un bébé malheureux dans ma grotte urbaine, je me demande si ce n’était pas là le moyen d’écrire des choses interminables, ultra détaillé sans faire l’effort de construire un roman. Avec toutes ses obligations, ses difficultés, ses embuscades et, bien sûr, le travail autrement plus intellectuel que celui consistant à retranscrire continuellement et en les embellissant de mots les plus petits instants de ma vie sans intérêt.

Au milieu de ma mémoire étalée dans mon salon dérisoire, quelques truculences rigolotes :

Sam s’est mis en tête de courir après le troupeau pour nous ramener un agneau ! Qu’en fera-t-on ? Un méchoui ? Pas question que je garde ça avec moi… Le bougre, alias mon ami, se rue en sandale à scratch dans l’enclos des ouailles affolées par l’arrivée de cet épouvantail mouvant. La quête qui semblait anecdotique vire finalement au combat herculéen. Et pas moyen de charger la partie là ! Monsieur fait des tours et des feintes pour tenter de s’approcher de l’agneau qui, ceinturé par une tribu d’au moins une vingtaine de brebis bêlantes, zigzague dans le troupeau. Le petit nargue notre comparse pas assez dextre et rapide pour le chaparder. Les vieilles mégères laineuses veillent au grain. La situation semble irrémédiablement bloquée… Louis, Philippe et moi tentons de faire des diversions tout en restant bien couardement caché derrière le grillage. Sam continue sa danse bergère au milieu des moutons fous. On se répartit à différents endroits pour effrayer un peu les bovidés véloces et les lancer dans les bras de notre électron libre complètement excité. Rien ne marche mais les bêtes sont de plus en plus dispersées et le petit agneau si mignon commence à sentir le danger se rapprocher. Ces gardiennes frisées se sont désorganisées et fuient dans tous les sens. Soudain, tout le troupeau se rue pour gravir le flanc de la colline. Le petit est derrière abandonné… Sam le colle de près. On crie d’enthousiasme, comme des shamans surmotivants… Il y est presque. Un vrai rallye. Un safari aux portes de Lyon. Le troupeau tourne, longe le grillage situé à mi-colline, et amorce une redescente fulgurante. On assiste à cette belle manœuvre depuis notre observatoire sécurisé. Sam entame son virage aussi pour couper leur trajectoire et capter à la volée l’immaculé mouton, trophée gambadant. Mais, à l’instant où ses bras se tendent, où son visage sévère et concentré s’illumine de bonheur, où il pense attraper l’agneau altier, il glisse. Sa jambe gauche se dérobe et on voit sa sandale volée un l’air, suivie par une trainée marron dégoulinante… Notre héros contrit se met à pousser des « beuuuharg » atroces. Des râles de fond de gorge entre le vomissement retenu et la toux rocailleuse de fin de vie. Mince… La victoire vire au pire des fiascos… Notre ami ne court plus. Il titube dans le lisier et ramasse sa tong dégueulasse, recouverte de merde de mouton… Il revient à nous, marchant avec précaution et sortant de la zone putréfiée…

On demande un bilan, aussi exhaustif et haut en couleurs que possible… On est déjà hilares. Sam expire les dernières volutes de bousin qu’il avait aspirées. Nos abdos se tordent de rire.

J’allais attraper le petit mouton mais j’ai glissé… et je crois que ça a retourné la merde… Ca a enlevé le verni, la croute un peu sèche au-dessus et fait ressortir tout le potentiel puant… C’était ignoble… Jamais senti un truc pareil. Regardez ! Mon pied est plein de merde !

Il nous montre son extrémité gauche… En effet, des traces marron et verdâtres skient sur tout son pied et quelques éclaboussures ont taché son mollet. Shrapnells gastriques.

J’ai le nez dans ma merde… C’est le mot ! Me voici allongé sur mon lit à relire calmement des journées entières oubliées depuis des lustres… J’en ai magnifié des heures insipides et des journées scolaires sans fard… Quel talent inutile. Point de retour, retour à l’envoyeur, arroseur arrosé. Quelle douche froide amère. Recevoir ses propres journaux dans la gueule pour se rappeler de la fatuité de sa jeunesse… Quel samedi ! Le hasard me fait tomber sur des feuilles lugubres d’inexistence. Désert vide. J’ai arrosé un désert pendant des années. J’ai maintenant des tonnes de ronces enchevêtrées et envahissantes. Des passages me font rire. Leur sérieux ridicule est anesthésiant. Les évènements anodins paraissent presque graves. Il n’en était rien évidemment.

Des digressions de contempteur acerbe scandent les journées. Un attentat, une nouvelle loi affaiblissante, une pantalonnade politique… J’éviscérais tout, sans discernement. Ma mauvaise foi était ma meilleure arme. S’il fallait garder un peu de bon dans mon volumineux trésor de guerres, je choisirais ces lignes corrosives. Problème : leur propos n’a plus aucun sens tant les aléas de l’actualité se précipitent et rendent caduque toute analyse à chaud… Il faudrait être un prophète pour tout deviner en avance… Ces pages semblent plus être signées d’un imposteur faisant semblant d’avoir toujours raison, alors qu’il surfe sur la vague des évènements. Facile de digresser et de dire j’avais prévenu, tout va mal, écoutez-moi tous ! Quand on a juste à scruter l’actualité et à poser sa grille de lecture idéologique.

Conclusion, tout est à jeter ! Mais où jeter tout ce fourbi ? Je ne vais pas faire déborder les bennes de mon immeuble avec mes liasses de papier à recycler… Je me fais à manger et réfléchis à la question tandis que mes pâtes cuisent. L’eau frémit. Je m’impatiente. Un peu de musique ne me ferait que du bien… Ça fait toujours du bien. Aucune musique digne de ce nom ne peut nuire à l’âme. Duke Ellington et Louis Armstrong m’accompagneront pendant mon repas. Je me penche pour saisir le CD après une longue hésitation. J’insère l’objet rutilant et c’est parti pour une heure de swing… Je me relève et me cogne contre la bibliothèque. Une page solitaire s’échappe d’un recoin supérieur de mon envahissant meuble et volette doucement avant de s’écraser contre le pilier de ma table. Je vais la ramasser machinalement. J’y jette un coup d’œil distrait… Encore ce même 28 avril… Mais plus tard… Sacrée journée… Je cherche la suite et rassemble une maigre liasse afin de relire le compte rendu onirico-alcoolique de cette soirée inoubliable oubliée dans les méandres de mes carnets.

Mes pâtes sont prêtes. Essorage. Sauce tomate. Je m’assois devant la table, bien sagement. Je pose les feuilles et commence la lecture assidue… C’est une vraie découverte pour moi, de lire les passages de ma vie abandonnés aux limbes de papier.

place des Terreaux… J’attends sur les escaliers de l’hôtel de ville. Ma tête tambourine. Le soleil m’a bien fracassé le crâne. Il fait encore beau et chaud. Je suis en simple chemise. Pas de veste… J’espère qu’il ne fera pas trop froid ce soir… Je suis en avance… non juste à l’heure en fait. Les gens sont toujours en retard. Pénible. Je me sens très heureux et complètement serein… Batteries rechargées par l’astre solaire ? Joie diffuse après mes pérégrinations de la journée ?… Les deux ?

Arrive enfin Marie. Elle a amené un faire-valoir avec elle… Très astucieux. Une certaine Léa. Des filles de ma prépa’ d’arriérés… Marie est belle. Pas très bien mise en valeur par sa tenue vestimentaire assez fade – jean basique et sweat-shirt (chandail à manches longues, en Français dans le texte) à capuche  marqué du sigle de l’école – elle affiche un beau sourire constellé de taches de rousseurs. C’est une fine poupée rousse, au regard vert et doux. Je n’ai accepté cette soirée que pour me retrouver dans son voisinage direct quelques heures nocturnes. Je ne sais quasiment rien de tous ces étudiants plein de sciences sans esprit. Je me contente d’être en cours. Là, je vais m’immiscer pour la seconde fois dans le jeu de cour des fanfarons estudiantins. Je les amuse et les étonne. Eux qui me pensaient si discret, à la limite de l’autisme ? Non tout de même ! Je les titille de mon originalité et de mes poses d’esthète. Ils n’y comprennent rien, ça ne les intéresse pas. Je suis un clown pas triste. Rien de plus, ils doivent m’oublier aussi vite que je me permets de les effacer de ma mémoire. Pas de quiproquo ! Oubliettes réciproques.

Léa et Marie désirent manger dans les parages… J’évite les fastfoods dégueux et parvient à un compromis. Ninkasi. Burgers et bières. Visiblement le thème de la soirée est l’alcoolisme juvénile. Très bien. Je m’enfonce deux pintes dans le gosier, tout en avalant un gros hambourgeois bacon, chèvre etc. Peu importe !

Je suis leurs conversations en toute complicité… Facile. Je les fais rire. C’est qu’elles me prendraient presque pour un ami… Un confident ? Surtout pas ! Je ne trouverai jamais le moindre intérêt à contracter ce genre de relation avec la gente féminine. Les deux jeunes filles en fleurs me tancent un peu pour savoir mes gouts en termes de physique… Quelle lourdeur, les échappatoires se referment… Blondes ? Brunes ? Rousses ? Elles rigolent. J’élude. La question n’a aucun intérêt. C’est l’assemblage final qui compte. Je pourrai tomber amoureux en trente secondes de toute splendeur bien foutue à joli minois. Ca les fait sourire. On paye… on part.

Direction l’Abreuvoir… Ca promet ! On y retrouve Clémence, Jean, Florent et encore quelques autres. Toujours de la prépa… les voilà bien surpris de me voir débarquer copain-copain avec les deux ingénues. Je me commande un pichet de bière… oui pour moi bien sûr ! J’impressionne… Les autres s’échauffent. Je décolle. Autant bien s’embrumer les neurones pour soutenir les conversations lourdingues et les amusements immatures. J’essaye d’éviter toute comparaison avec mon cercle d’amis intimes… Ah ! Mince raté !

Les verres s’enchainent, s’entrechoquent… le jeu des chaises musicales bourrées débute. Le trio de filles invente un jeu de rôle étrange. On doit célébrer le faux « mariage » de la délicieuse Marie… objectif : faire croire qu’elle dispose d’un petit ami fraichement cueilli dans son panier en osier de chasseresse rouquine. Pour repousser les avances de plus en plus ostensibles d’un looser anecdotique. Ça devient sérieux leur histoire ! Je toise de loin en engloutissant de grandes rasades de bière… Ils se prêtent tous au jeu, on distribue les rôles… Il y a un curé (une fille sic !) Clémence et des témoins, des amis, des parents ? Je suis perdu. « Il manque quelqu’un ! » soulevé-je. Eh oui ! Il faut désigner l’époux, l’heureux chanceux ! Même pour de faux, le rôle est sympathique. Pas de volontaire ? Un garçon serait souhaité. Échanges de regards dans le clan mâle et sourires amusées du trio d’inventeurs féminin. « Allez ! J’accepte » fais-je humblement comme si on me l’avait proposé. « Oh oui ! » miaule Marie toute guillerette d’être pour de faux la fiancée du mystérieux anachorète que je suis. Il ne manque plus qu’une bague et un baiser !… S’en suivent des tribulations dont je perds le contrôle. Mon rôle de mari étant assez dévalorisé par les divers protagonistes. Ô tempora !

Je vois trouble. Je deviens très disert et accapare complètement l’attention. Je suis le pôle d’attraction. Je rythme l’ingurgitation d’alcool. Je suis un gourou moderne. Des cocktails vont bon train. J’avale. Je suis une éponge et ma gorge un tuyau de plastique usiné. J’en rajoute des couches et pousse le bouchon plus loin. Toujours. Alors plongé dans une discussion effacée de mon disque dur, je suis alpagué par une nana très maquillée, un peu grosse… Elle l’est sans doute plus qu’elle n’en a l’air, tout enturbannée d’accessoires vestimentaires camouflant tant bien que mal ses rondeurs…

– Salut Guillaume… Tu te souviens de moi ? Me lance son visage maquillé.

– Oui ! Bien sûr on était en seconde ensemble !…  Malgré mon ton exclamatif et terriblement enjoué, je ne peux masquer un indéniable inintérêt. D’autant que je n’arrive absolument pas à calquer un nom sur ce visage grossier. Elle a un nez assez empâté. Des yeux marron et une blondeur aux reflets fades… Teinture ? Sans aucun doute.

– Oh oui ! C’est bien ça ! S’en suit un dialogue de sourds dans ce bar ultra bruyant ou les groupes rivalisent de décibels pour échauffer encore un peu plus l’ambiance très festive. Une colonie de mecs torse-nu dégoupille des shooters à tour de bras pour s’enivrer… Enterrement de vie de garçon… Très vulgaire comme évènement. Je ne fais pas attention à ce que la fille inopportune peut bien me narrer. Je crois qu’elle m’a parlé de ses nouvelles études. Rien à secouer. Je descends mon troisième pichet et avale un shooter à la cerise qu’on me tend… Je souris. Elle part. Enfin… Au moins je passe pour un type célèbre ! Non, c’est anecdotique. Personne ne fait plus attention à rien dans ce bar. C’est l’open bar des cerveaux ! Et des cœurs ? Ca reste à voir. Je sens monter un doux désir… De plus en plus omniprésent… Quasiment maniaque. Je n’étais pas venu ici sans intentions, mais elles étaient assez innocentes. Je me sens clairement pousser des ailes depuis que ma position de faux mari m’assure une place prépondérante dans le cercle de plus en plus restreint… Certains s’en vont, n’ont pas le courage d’affronter le retour sans transports en commun… Lamentable… Les gens n’aiment pas faire la fête. Ne sachant pas la faire. Toute fête me fait grandir. J’étouffe les autres personnes. Je suis un estomac qui digère et mâchouille les malheureux incapables de vraiment rire… Je m’emplis de joie. Pure, céleste, rabelaisienne, beethovénienne… Dionysiaque ? Je laisse partir et salue avec complicité les couards qui battent en retraite.

Finalement, c’est Sam qui arrive. Sa grande silhouette puissante débarque et je perçois son ombre juste avant qu’il ne m’étrangle gentiment en guise de salut. Il nous observe, tous imbibés comme des gaspachos plein d’alcool. J’ondule entre les personnes attablées, accoudées, debout… Je vais commander un pichet de bière ! Un dernier ? Aucune idée de l’heure…

Je reviens à ma place. Plus de Sam ! Envolé ! Comment aurait-il fait avec ses deux mètres ? Et ses gros muscles ?

– Il n’a pas très bien pris votre histoire de mariage, m’explique Clémence…

– Ah ! Pourquoi ? Je suis perplexe… C’est un peu idiot non ? Ça reste une fable !

– Je crois qu’il trouve qu’on est un peu trop collés, me lance Marie en se collant complètement à moi. Le banc n’est pas très grand… Certes…

– Ah c’est un peu bête quand même ! Je vais l’appeler pour arranger tout ça ! On se connait depuis si longtemps ! Je ne voudrais pas lui gâcher ses vacances de Pâques ! Qu’il vienne se saouler avec nous !

– Vas-y ! dit Clémence, plus pour que je me taise…

– Je mets le haut-parleur… on est tous penchés sur mon portable…

« Tûûûûût ! » « Clac » « Vous êtes bien sur le répondeur de… »

– Ah zut ! Pas de réseau !

– Pas grave ! On est bien tous les trois !

Je lève la tête, nous ne sommes plus que Clémence, Marie et moi, dans l’angle de la pièce près de la sortie, dans un coin de table, rassemblés autour de notre pichet à pailles…

– On va terminer le pichet et puis on va y aller… Je dois prendre le bus de minuit trente à Bellecour, nous explique Marie…

– Au point où on en est ! On ne fait que diluer avec de la bière ! C’est comme boire de l’eau !

On rigole… Tiens Marie est sur mes genoux… L’alchimie du mariage sans doute. Je sens ses fesses onduler un peu sur mes jambes, j’ai l’empreinte de son corps fixé comme un hologramme dans mon esprit. On bataille pour boire à tour de rôles (la femme, le mari et le témoin) dans le pichet qui descend doucement…

– Vous ne feriez pas semblant de boire ? Par hasard… Interrogé-je, plein de doute.

Encore des rires… J’ai du faire mouche. Je surveille les deux filles. Je lorgne avec attention leur façon de glouglouter la bibine. J’en profite pour ostensiblement observer les fines lèvres de Marie enveloppées doucement la paille… Je bande. Assez fermement. Je me penche à nouveau pour boire… Marie regarde ailleurs. Les yeux dans le vide du bar rempli à ras-bord. Son profil est charmant malgré l’éclairage assez glauque du gourbi et ma vue très diminuée, brouillée par l’éthanol. Elle se retourne soudain comme si elle devait me demander une faveur urgente… Instant en suspens, je l’épie comme un condamné à mort en extase… Elle ne bouge plus. Je m’approche, on s’embrasse…

La suite ? Je m’en souviens. Je la raccompagne en fidèle chevalier à son bus… On se promène dans la nuée de fêtards qui déambule dans les rues du centre-ville. On attend son bus en s’embrassant infiniment… Elle m’abandonne… Promesse de se revoir après les vacances. Je relis tout ça comme on lirait un roman. J’ai redécouvert que j’étais sorti avec Marie… Je ne me souvenais que de la rupture.

La suite ? Ni une ni deux… Je sors mon portable. Je me sens complètement invincible, inusable, infatigable… Je suis un personnage de jeu de rôle avec tous les codes de triche activés ! J’appelle Philippe… Petit blabla et je me retrouve sur le chemin de sa demeure, je passe par Guillotière, affrontant les hordes allogènes qui bruissent comme des voleurs d’Ali-Baba…

               

29 avril 2011 –

1h10 arrivée chez Philippe. Je m’affale comme un zombie sans jambes et le regarde déglinguer des mutants dans Fallout 3. On discute. De quoi ? Plus aucun souvenir.

6h du matin je m’effondre dans mon lit.

9h du matin je me lève.

9h30 je suis en voiture pour Faucigny. J’y vais prendre un repos bien mérité.

20h30, j’ai passé ma journée à écrire le compte rendu de la veille. Je suis fatigué. Nuit de repos à la campagne. Le destin a voulu que je parte en vacances le lendemain d’une de mes plus belles rencontres. Je vais dormir.

Je mange tranquillement une compote de poire. Beaucoup plus savoureuse que mes cahiers. Quelle tristesse d’excaver ses ruines mémorielles… Et dire que quelques années après, je me retrouvais là, à maugréer sur mon sort, moquant mon enthousiasme adolescent, mon lyrisme gargantuesque… C’est comme souffler sur de la cendre. Ça ne réchauffe pas. Ne ravive pas le feu. Ça fait juste de la poussière.

Mon portable vibre… Un numéro s’affiche… Connais pas… Réponds pas…

Çà recommence… bon !

– Allo ?

– Bonjour Guillaume… (Je tremble en entendant ce timbre si familier)… C’est Marie.

– Ah… Salut…

– Hum… Tu as reçu… Tes colis ? Disons…

– Oui ! Aujourd’hui même…

– Désolée d’avoir fait ça. Mais je ne savais vraiment plus quoi faire de cette montagne de journaux ! Ils t’appartiennent je crois… Je ne veux plus les avoir… Pourquoi me les as-tu envoyés ? J’ai failli les brûler… Je ne savais plus quoi en faire !

– Qu’en as-tu fait alors ?

– Je les ai lus…

– Tous ?

– Oui… Du début à la fin… C’était terrible mais je n’ai pas pu m’arrêter. J’étais piégée dans ton monde. Je me suis sentie horrible… En fin de compte je crois que je me sens mieux… Tu as tu trop de choses. Tu as mis un voile entre nous…

– Non ! Le voile c’était toi. J’ai toujours été clair comme de l’eau de roche. Un vrai livre grand ouvert… Pire qu’un journal intime. Mes journaux sont plus cachotiers que moi malgré leurs airs de grand déballage…

– Ne recommence pas ! Tu as toujours été incapable de me dire quoi que ce soit…

– Tu n’entendais rien… Ne sentais rien.

– Arrête ! Ou je raccroche…

– Vas-y !

– Stop ! Pourquoi as-tu expédié tout ça chez moi ?

– Pour m’en débarrasser. Pour jeter ces pages et les retourner à leur propriétaire, toi. Tu m’as beaucoup pris. Je suis irrémédiablement changé. En mal sans doute. J’ai été un monstre d’honnêteté et d’affabilité. Insupportable sans doute, d’avoir quelqu’un d’aussi immensément bon…

– Tu es seulement bon pour qu’on soit bon en retour avec toi ! Tu es un égoïste de la bonté. Un narcisse caché sous des apparences de saint viril…

– C’est faux ! Je n’ai jamais calculé la moindre de mes décisions concernant notre couple en gestation… J’ai pris sur moi pour raccommoder toutes nos blessures… J’ai imploré et jamais obtenu ton pardon… Tu es une éponge de mépris qui stocke ses problèmes pour les faire exploser à la figure des gens… En faisant croire le reste du temps que tout va bien…

– Quoi !? Mais c’est exactement toi qui agissais ainsi !

– Pas du tout ! Tu confonds tout !… Je ne parlais pas mais mes silences auraient du te crever les yeux et le cœur… Ils se sont heurtés à tant d’indifférence et de réel dédain que j’en ai pleuré comme un bébé… Tu es terriblement insensible… Tant de femmes le sont… Elles confondent avec leur sensiblerie empathique de gamines…

– Épargne-moi tes commentaires sur…

– Épargne-moi tes avis tout court ! Je les ai assez supportés pendant deux ans… Tu as assez bafoué tout ce que j’avais de sacré…

– Tu devais beaucoup m’aimer…

– Je t’ai beaucoup plus aimé que toi tu ne l’as fait envers moi… Toi-même tu me l’as avoué lors de ta rupture organisée par SMS… Super classe…

– Je n’aurai pas du t’appeler, en fait…

– Non en effet ! Ça ne fait que ressasser de vieux souvenirs enfouis dans mes journaux…

– Arrête avec tes bouquins…

– C’est à toi qu’ils reviennent… Il y a toute ma virginité sentimentale. Elle t’appartient.

– Je n’en veux plus… Ne me les renvoie surtout pas ! Adieu Guillaume.

Silence radio… Je suis estomaqué… Après plus d’un an sans le moindre mot, pas la moindre explication… Ma foi ! Cette double réapparition m’abat complètement… Je dois me ressaisir. J’arme tous mes cartons et mes caisses sur le diable et sors de chez moi… C’est lourd… Je descends les escaliers… Marche par marche… Calvaire ! Je souffle… et transpire… Quelle chaleur… Je suis toujours en caleçon ! Maudits journaux ! Il doit y avoir cent kilos de désagréments… Je déboule dans la rue. Le vent continu clermontois balaye la zone. Les immeubles sont toujours aussi laid… Tout va bien. Je m’installe, au milieu de ma rue Corot… Je balargue tout sur le sol. Je jette le diable de malheur sur le goudron. Je sors mon briquet. Étincelle. La flamme mord une feuille que j’ai chiffonnée… Le 17 octobre 201… Disparait, rongé par le feu.  J’ouvre une caisse… Octobre 2012-Décembre 2012 ! Au bûcher ! J’extirpe un cahier, le déchire le plus possible. Les miettes sont en proie aux flammes orangées qui dansent. Le vent les maltraite mais rien n’y fait. Le brasier est lancé. Quelle joie ! Chaque malheur s’envole dans des volutes ondulant dans l’air. La chaleur me rassure. Une digression crépite un peu avant de roussir. Des têtes se profilent aux fenêtres voisines. J’emmerde le voisinage ! « Brûlez cahiers de merde ! »… Des paquets de feuilles incandescentes s’effondrent sur le bitume… Il sue sous la chaleur. Je tape du pied pour attiser tout ça ! Des brindilles de braise scindent l’air. Scintillements. « Ville de merde ! » Je vide mes caisses encore remplies sur l’auto-autodafé en cours. Tout se répand sur la rue ! Des voitures sont à l’arrêt. Les conducteurs interloqués… Mon caleçon jaune avec des petits poissons. La rue en feu. Ô Joie solaire ! Brasier de bonheur… Victoire ! Mémoire K-O.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s