Routine Safari

Un lundi matin ordinaire, faussement altéré par une déformation de la routine… Variation stérile. Version plus violente, rien de plus. C’est à cinq heures du matin que mon réveil m’arrache à de drôles de rêves sans joie. Je condense les préparatifs habituels. Efficacité pressée. Je grignote dans la pénombre de ma cuisine… Les paupières déjà lourdes. Je fonce dans la salle de bains et profite de l’avance engrangée pour embuer totalement l’atmosphère. Vitres et miroirs s’ouatent de mon arrosage rassurant. J’enfile ensuite pantalon et chemise, sagement repassée la veille… Je sors mon regard par la baie vitrée du salon. Les lumières violentes des grues rafistolant Roland Garros percent la noirceur. Les arbres dissimulent les collines scintillant à l’horizon. Quelques phares frémissent en bas. Un camion-benne, un premier bus, vide. Personne.

Je décampe vers cinq heures trente. Fraicheur saisissante. L’automne pose ses ailes sur la capitale endormie… « Il est 5 heures, Paris s’éveille »… Plus aujourd’hui. Les boulevards encerclant mon logis sont extraordinairement boudés et calmes. Je bas la mesure d’un pas sonnant et interrompt sèchement le vrombissement périphérique. Les canaux routiers respirent avant de reprendre leur ébullition quotidienne.

Je m’enfonce dans les artères anémiées du métro parisien. Le guichetier bâille en remplissant son sudoku. Je bipe le portique. La rame arrive. Hasard sans importance. Je m’installe pieusement dans un carré délaissé, mains jointes, posées sur ma mallette professionnelle… Immobilisme reposant. Quelques âmes engourdies complètent le wagon. Ces rares voisins bruissent déjà. C’est une malédiction. Des noirs mal attifés maugréent des sons rauques, chemin faisant jusqu’à leur travail sous-payé. Un pakistanais jacte dans son téléphone. Charabia. Un quadragénaire au laisser-aller débordant narre dans son combiné les aléas d’une fête rurale aussi inintéressante que peu spontanée. Fabrication moderne pour conseil municipal faussement affairé.

Je sors à Austerlitz ; pas le choix ! J’encaisse l’assaut des publicités toujours aussi stupides et laides. Je remonte les défilés d’escaliers, jamais avares de pièges visuels. Ici c’est Alad’2, souillure colorée annonçant visiblement un duel entre un Juif jamais drôle et un Arabe ancien humoriste. Beaucoup d’huile pour rien. Ils sont impeccablement mal rasés. Un peu plus loin, une publicité vestimentaire affichant en gros plan l’enlacement intime des mains de leurs égéries. Un noir et blanc sur fond rouge des plus artificiels. Moins laid que les invertis bigarrés préparant leur bas plaisirs dans une piscine… Échelle de l’horreur.

Six heures et demi… Je suis amarré dans le train. Quelques audacieux fatigués s’avachissent autour. En diagonale, un type se cache derrière son journal fraichement acheté. Je crois y discerner du cyrillique… Un Russe perdu dans nos contrées cherchant à rallier un des bleds desservis par l’intercité Paris-Toulouse ?… Crise de berlue ! C’est l’infâme Monde !… J’aurais gouté à cet exotisme passager. L’habitude est d’un ennui…

Le train ronfle, se réveille avant le départ. Je patiente en étudiant ma tenue un peu défraichie. Mes godasses ressembleront bientôt à des lambeaux ; déjà la semelle entreprend des tentatives d’autonomie ; une vilaine griffure balafre la pointe de mon soulier gauche ; ma veste se décolore lentement, tragédie du textile bleu. Un administrateur averti s’enquerra de renouveler la garde-robe afin de s’adapter à la chute furieuse des températures. Ajoutons à cette déflation naturelle, l’absurde manipulation opérée par notre transporteur-gréviste national. Paris baigne dans une petite dizaine de degrés et le soleil n’a pas encore daigné nous arroser de son flot énergétique. Les plus frileux oseraient affirmer qu’il fait froid. Mais dans l’écosystème amusant de la SNCF, le climat extérieur n’est pas un stimulus assez conséquent pour envisager de baisser leur satanée climatisation. Les grilles frigorifiques longeant ma fenêtre soufflent un blizzard constant. Si je me penche de côté, c’est la méningite assurée !… Je me carapace, fermant toutes les écoutilles… Rien n’y fait. La bise sèche et continue m’entoure progressivement. Pantalon, pull, veste ! Malgré mes couches superposées, je sens le frisson de l’air conditionnée. Ah ! Ce que je peux détester cette invention inutile.

Doucement, mon wagon s’ébranle, entrainé par l’immense chaine du vieil intercité. Nous nous évadons de Paris, mammouth urbain. Ses poils dégoutants lèchent mes fenêtres. Des silhouettes de villes endormies mordent l’horizon jauni par un soleil encore timide. À l’est un nouveau lundi, pire que les autres. C’est le règne sinistre du toujours pire. À l’ouest, ma femme dort.

Je songe avec lassitude aux tâches pourtant importantes qu’il nous reste à achever. Ranger la chambre de la progéniture, défenestrer cartons et emballages pour rendre l’antre respirable, finir d’aménager avec gout et patience le cocon du futur nouveau-né, coudre le rideau trop long, installer une source de lumière plus chaleureuse et efficace qu’une vieille lampe de chevet orpheline de son abat-jour, lampe qui ne sert d’ailleurs qu’à éclairer le repassage quotidien de ma chemise d’apparat professionnel. Viennent ensuite les remerciements attendus par les invités de notre mariage. Convenances pesantes. J’esquive grossièrement les appels de ma mère. Aucune envie de me faire sermonner une énième fois à ce sujet palpitant. Je vais tout de même lui offrir un sms en pâture pour signifier ma survie et la bonne croissance de son premier petit-enfant. L’orange croit à l’ouest. Les contrôleurs passent et des gens toussent.

À propos d’enfant, réminiscence du sermon dominical. Le ministre en charge de remonter les bretelles de l’assistance a soulevé un point intéressant. Manifestement intimidé par sa première intervention dans la paroisse prestigieuse, il ne développa pas conséquemment sa découverte du soir. Il évoqua donc dans son prêche l’acharnement de notre siècle à maltraiter l’enfance. On commencera par égrener le recueil anonyme des jamais-nés. Un bébé ? A non merci ! Autant l’assassiner médicalement. Faut qu’on baise ! Parbleu ! Nous avons des carrières !… Les fidèles de l’avortement haïssent le don ironique de la vie et lui préfère l’oubli criminel. La grossesse inopinée est une grâce qu’ils méprisent trop. La salope ! Elle pourrait les sauver de leur fatalité animale. Quelle idée ! Restons sérieux.

Pour les rescapés, d’autres mépris les rejetteront. Ce sera d’abord une éducation laxiste, pleine de bons sentiments inutiles, de fausses libertés cachant un abandon parental… Couple au travail, bambin devant la télé ! Que du bonheur ! Bébé ! Laisse maman dormir ! Elle a beaucoup charbonné. Va jouer sur l’iPad ! Papa va faire son footing… Monsieur doit se vider l’esprit… Ne nous inquiétons pas pour lui, le néant est déjà cosmique ! Il ira courir, en croyant se ressourcer. Le corps et l’esprit de l’homme sont affinés pour la marche ; les abrutis s’abiment dans la course. La première invite à la méditation, son ennemie n’est qu’un geste de survie. J’ai bien essayé les recommandations hygiénistes et j’ai supporté les obligations des profs de sport… La course demande concentration, nombrilisme affairé. Les accros modernes de se détartrage comptent leurs spasmes, leurs pas, leurs calories, leurs temps, leurs records. Quelle misère… Ce sont des banquiers du sport.

Mal protégés par un giron fébrile, les gamins sont expédiés dans les mains de la République, ou de bahuts soi-disant sévères ! D’un laxisme l’autre. C’est à qui saura le moins écrire, le moins parler… Lectures interdites, plutôt que conseillées. Smartphones scotchés à la main, ils consomment. Très tôt. Leur insouciance se mâtine d’une ingéniosité pécuniaire déroutante. Pour ses fragiles ouailles, l’Église a perdu tellement de combats mal menés par des soixante-huitards jetant leur soutane !… Et la pédophilie ! Ah ça ! L’ignoble méfait est le lavement inespéré des bourreaux cyniques de la jeunesse. Ils se repeignent une vertu en pointant du doigt le crime pervers dans le mal ordinaire, qu’ils adoubent en souriant.

Plus personne ne veut accueillir convenablement un enfant ; recevoir les bras ouverts cette grâce animée. Perdue dans une liberté inutile, la jeunesse vivote miraculeusement. Il me tarde d’observer les atermoiements de ces générations d’indolents. Réaction ou enfoncement ? Salut ou fin ultime ?…

Très beau clocher à Saint Martin d’Estampes ! Il serait enrichissant de visiter les alentours parisiens si la faune puante vagissant dans les transports était moins intolérable.

Le ciel bleu et rose pastel dévoile des champs d’éoliennes aussi laids qu’inutiles. Toute la beauté de ce paysage défilant est annihilée par le cisaillement des turbines, par le bip-bip des phares monstrueux crachant un rouge barbare dans la vaste plaine orléanaise. Le prochain régime politique un peu solide se devra d’établir un diktat esthétique sans concession. L’urbanisation s’étend à la campagne. Sans esprit, sans plan, sans logique. Les derniers règlements d’urbanisme dévoilaient un désir d’harmonie et d’homogénéité. Ce fut là tout le génie horizontal d’Haussmann. On détendit légèrement les contraintes pour autoriser l’adjonction heureuse des toitures rehaussées, des pignons sculptés, des tourelles édifiantes. Réformer pour embellir… Mais l’adoration du béton et de l’acier trouva d’ardents défenseurs écrasant de leurs tonnes de laideur les horizons de nos villes. Les insupportables totems lugubres, soufflant la bise dans leurs alentours malheureux, ne sont que la goutte d’eau faisant déborder le pot de chambre des immondices citadines. Combien d’immeubles déjà crasseux, intolérablement fades, gris, sans la moindre finesse pour arrondir leurs angles terribles ? Ces étrons coulés par des malades mentaux se reposant sur la facilité de l’emploi au détriment de toute beauté… Le tutoiement de presque palais et d’infâmes pavés est une pollution visuelle. Réformer pour embellir… Il faudra atomiser les barres et les tours, raser les intercalaires modernes coincés entre des géants subtiles, démonter sans émotion les improductives éoliennes, souillures de panoramas. Elles sont à un paysage ce qu’une trace de merde est à la faïence. Rejoignez mon parti Canard WC 2022, anti fangeux total. Vitrifions cette époque scatophile. Enfouissons les responsables de ces forfaits dans les décombres de leur chiures. Dans les gravas irrécupérables, j’irai poser la première crotte sur leur tombe. Elle sera le terreau fertile d’un renouveau intense !…

Orléans : Franchissement de la Loire. Elle somnole maigrement dans un lit trop large. Le soleil s’élève lentement, azure un ciel immensément clair et vide. Je lis mais j’ai froid. La climatisation s’entête. Prochain arrête : Vierzon. J’y sors. Froid humide. Notre étoile n’a encore rien réchauffé ; j’en grelotte presque. Je me réfugie dans la gare, fuyant le quai balayé par un vent cinglant. Le panneau d’affichage propose des destinations affriolantes : Argenton-sur-Creuse retient toute mon attention. Il me prend l’envie d’y faire une escapade, envouté par la poésie désuète de ce nom… Obéissant, je grimpe dans le gros rhinocéros ronflant : TER pour Dijon. Monstre pétrolivore. Il crache ses effluves hydrocarburées et tremble docilement jusqu’à Bourges. 3 minutes de retard.

Heureusement, la journée ankylosante prend une tournure burlesque. Les taxis berruyers se surpassent dans l’inactivité. Je patiente presque une demi-heure malgré un appel au central… Finalement, un maigre chauffeur à lunettes fines m’embarque, avec une autre cliente, et nous débite les fausses excuses justifiant un service aussi médiocre. Arrivée à MBDA, je constate amèrement une autre incompétence : le service d’accueil ne me remet pas ! Pas de fiche, pas d’entrées ! Les nigauds ont en fait rédigés un laisser-passer au nom d’une de mes collègues ! Ingénieux ! Il nous faut tenter une demi-douzaine de coup de fil pour tomber sur une secrétaire alertée. Elle me reconnait, me valide !… Je m’apprête à cavaler dans les bâtiments… Panne de réseau informatique ! Approbation en attente ! L’horloge trottine. Le badge sésame m’est refusé ! Je suis coincé !… Encore cinq minutes de perdues ; j’avoisine l’heure de retard… Bien contre ma volonté levée à cinq heures du matin pour participer à la grande foire française…

Une fois les barrages escaladés et les bâtons retirés de mes roues, je distraits une dizaine de bonshommes à l’attention admirable. Formation express ! Bonne formule ; je cloue mon auditoire. Furie verbeuse… Pause. Déluge surpressé. Midi et demi. Je pousse la porte de sortie !… Chute de tension.

Le même chauffeur de taxi m’attend. C’est presque mon ami. Il m’a déjà trimballé plusieurs fois dans la cité berrichonne… Détendu mais las, je soutiens sa conversation soporifique en baillant. Traditionnelle explication artificiellement enjouée de mon métier vivrier. Truismes sur les travaux citadins entrepris par la municipalité locale. Banalités assourdissantes concernant les mœurs automobiles parisiennes. Je claque la porte, gare de Bourges.

Une heure d’attente dans ce couloir glacial. Ancienne bâtisse efficace, comme toutes les gares du pays, elle a été transformée en hangar à bétail. Des masures colorées, pleines de flashs publicitaires et de magasins inutiles… Déluge de Relay de la connerie, supérettes multicolores aux prix surélevés, automates en panne… Les portes ne sont jamais fermées. Les courants d’air s’affolent de tant de liberté. Les pauvres hères trop patients grelottent sur leurs rares fauteuils ou bancs. On trouvera des zones modernes, au design audacieusement laid… Mal conçues évidemment. Aucune place, des breloques, du plastic… Pollution spatiale. J’ai l’honneur insigne de trôner sur la dizaine de sièges offerts par cette gare transformée en station… Je dépense mes dernières calories à lutter contre les congères en formation !… Je divague un peu. Je me distraits des allées et venues… C’est tout un défilé de métèques bariolés. Ça bruisse… Des africains en tribu, un duo de balkaniques piaillant dans des frusques polychromes, un pakistanais en partance pour la capitale où il pourra réjouir un enculé de restaurateur, un arabe patibulaire attablé au café corner du Casino Shop contemple sa bouteille d’eau et un reste de sandwich hallal. Il ne fait rien. Ah si ! Toutes les dix secondes, il racle longuement sa gorge, émettant un terrible grondement gras et aigu à la fois. Horreur de miasmes. Un bedonnant, piétinant devant les vitrines du revendeur de grosse culture, croque des bâtonnets de saucisson en toisant d’un œil torve les dernières parutions de Lévy et Musso. Ah ! Ma voisine très-proche-orientale lit de l’Arabe sur son guide touristique. Kosovare ? Bosniaque ? Albanaise ?… Quels fascinants exercices nous propose la promiscuité de ces indigents… Quelle chance qu’ils puissent nous divertir de leur langue, de leur tenue ou encore du maniement audacieux du couteau… On s’ennuierait certainement entre Gaulois…

La valse des trains de différentes générations déversent un flot surprenant dans cette petite préfecture sans sel. On comprend aisément l’inquiétude de Jehanne et son vœu pieux de faire grandir le « Petit Roi de Bourges »… Une nouvelle voisine se pose à gauche. Son premier acte civilisé est de poser ses baskets sur le fauteuil opposé. Une résistible envie de la baffer me frôle, mais le vent la chasse… Elle fait trembler notre banc avec ses agitations pédestres… Qui n’ont rien de charmant par ailleurs. Si elle était au moins jolie et qu’elle traçait quelque arabesque subtile… Mais non. Elle bat stupidement la mesure des idioties dont elle encrasse ses oreilles. Classique.

En face de moi, s’assoit une surbronzée au teint carotèné. Elle est presque cramoisie. Un bronzage scandaleux est saupoudré de couches orangées de maquillage. Laideur confondante… Djamel pose sont séant à ma droite et crache dans son smartphone des insultes à Yassine… Il jacte, le regard vide. On croirait qu’il parle tout seul. Non, des écouteurs invalident son autisme. Il a l’air simplement con. Un bobo à fausse vieille casquette siège à coté de Djamel. Il arbore des lunettes à grosse monture bleue et un affreux pantalon orange, très en accord avec sa voisine cirée. Cercle infernal. L’écharpe du faux jeune enveloppe la fameuse barbe revêche entretenue. En face de Boborange, un grisonnant avec son casque musical sur la tête. Je défaille d’ennui. Il a aussi des lunettes, fumées par l’éclat du soleil… Souvenir d’un ancien colocataire qui s’attifait des mêmes accessoires. Le gars iPade assidument… Odeur âcre ! Je reconnais… Je balaye la salle du regard… C’est un nègre malmenant la langue de Moliè’ pour demander quel train l’embarquera pour le puis à crack nommé Paris. Je cesse de respirer en attendant qu’il s’expulse hors de portée nasale. L’animal borborygme dans un langage avoisinant le Beat Box… Très étrange. Encore un automate que n’importe quelle société de nettoyage pourra s’empresser d’expédier dans des bureaux… Il goutera les volutes de Javel et le mépris des startupers… À ta santé négro !

Quel monde fascinant ! S’imaginer la grande collusion des inutiles, des impotents outrageusement nuisibles. Par le haut, par le bas. Des politiques désœuvrés, faisant valser le musulmigrant, pendant qu’ils achèvent la tertiarisation totale du pays. Tête de nantis maigres sur une éponge de merde… Tiens ! Une autre sorte de Slave balkanique lève le cul de son banc et sort de la gare… Que faisait-il là ?… Mystère.

13h45… Mon train pour Nevers approche. Je bronze sur le quai, à la recherche d’une chaleur que le soleil a du mal à faire triompher. Il domine la voute uniformément bleue. Pour calmer ma rage stomacale, j’essaye les bâtonnets de siflard. Dégueux… Déception. Trop de peau, pas assez secs. Arnaque ! Le négrant de tout à l’heure s’approche de moi… Apnée ! Réflexe de métro !… Mais voilà que le bougre m’apostrophe ! Merde !

-Faim ! Massieu’ ! Faim ! ! fait-il en mimant un singe mangeant ses poux.

Je lui tends solennellement le bâton gras que j’allais faire valdinguer dans une poubelle avec le reste de ses comparses… Il s’en empare gloutonnement mais à mi-geste d’enfournement, il se fige… Le saucisson devant la bouche grande ouverte…

-Sa Po’ ?

-Vous voulez un chapeau ?… Le soleil n’est pas mordant pourtant…

-No’ Ca… Po’ ? baragouine-t-il en agitant le saucisson…

-Ah… Oui c’est du porc, évidemment !

Il lâche l’objet mystérieux comme s’il l’avait brûlé. Tenir une corne de Satan ne l’aurait sans doute pas plus terrifié. Il s’éloigne, éberlué et visiblement outré… Veut-il des excuses par-dessus le marché ?… Il n’avait qu’à aller au rayon hallal de la supérette, comme tout bon mahométan. Ou se contenter des galettes d’argile arrosées de manioc de son bled originel… Épouvantail efficace la charcut’ ! Comme la Croix… Je me remémore un reportage hilarant et glauque, montrant un hussard rose de la république, incapable de se dépêtrer d’un petit Mohammed local, effrayé par la Sainte Croix d’un monument aux morts…

Bourges est une ville française comme les autres : une ville africaine en marche…

Le train arrive enfin, concluant pour un moment ces aventures… Encore un de ces gros TER qui n’a d’express que le E. Gros engin vrombissant de pétrole, narguant les caténaires. Les maudits fils électriques s’interrogent quant au sens de leur édification… Je m’installe contre une fenêtre bombardée de photons pour compenser le déluge réfrigéré… Clim ! Clim ! Clim !… Pays de tarés. La fuite de Bourges offre un magnifique paysage de plaines à peine gondolées. Les ondes champêtres sont constellées de bosquets pimpants ; les blés rasés donnent une saveur orangée à la terre ; les maïs murs lui ajoutent une touche brune. L’automne frappe à la porte des champs. Les bois retiennent encore l’été. Râteaux chlorophylliens… On fend un village coupé par le rail. La plaine s’ouvre encore, se dilate, s’aplatit. Moins beau. L’intimité saillait mieux au panorama. L’à perte de vue me fatigue.

Nevers est au milieu de… nulle part. Certes. Mais aussi de notre anciennement beau pays. Tracez  une ligne de Saint Saint-Jean-de-Luz à Strasbourg et une autre de Rouen à Nice… L’intersection des deux droites vous donnera grossièrement la localisation de Nevers, vieille capitale de province méconnue. Ses vallons la protégeant accueillent des pâturages plein de vaches. On doit cuisiner de la bonne viande dans les environs. Les bovidés se dorent la robe sous le soleil automnal. Ils me regardent passer avec nonchalance. C’est assez britannique une vache. Le train perfore des collines, contourne les plus dociles. On enjambe la Loire qui louvoie. Grand virage. Je passe à l’ombre. Le feuillu règne. Zigzag. Me revoilà sous le char d’Apollon.

Le micro hurle des insanités électronisées pour informer de l’arrivée imminente. C’est la seule information tangible que j’extrais du charabia de deux minutes. Prouesse technologique. Avant de pénétrer dans la cité, le train offre un beau panorama de Nevers. Nous survolons encore la sage Loire méandrant. La ville se pâme, étendant un beau pont de pierre aux multiples arches. La cathédrale surmonte orgueilleusement une vieille cité attirante. On remarque malheureusement les tumeurs de béton encerclant rapidement le chef-lieu. Une grosse demi-heure de correspondance, je tente la visite express !

Je déambule une petite demi-heure, à vive allure, dans les rues minuscules de Nevers. La sortie de gare : Kebabs et autres restaurants dégoutants, coiffeurs à négresses spécialisés dans le démêlage de crépus, migrants soudanais affalés sur le trottoir d’une rue perpendiculaire à la rue général de Gaulle ; grands cadavres maigres et noirs avachis dans le caniveau…

Je gravis un escalier et fonce vers la cathédrale. Elle domine la rue des Jacobins que j’anime d’un pas soutenu. Le bel édifice est en rénovation ; je reviendrai. Son clocher revigoré se perche fièrement… Dans les parages sévit aussi un palais ducal, un musée des beaux-arts. Ça vaudra surement un coup d’œil moins pressé par le bal ferroviaire. J’amorce la retraire prestement vers le relais à bêtes humaines…

Je fends, dans l’autre sens, le centre-ville authentique et bien maintenu… C’est un désert, vide sidérant. Tout y est fermé. Seule une mama camerounaise fait paitre son troupeau. Elle balade les plus jeunes dans un énorme carrosse de plastique. Rapidement la ville se charge de métastases de bétons, coincées dans les nobles bâtisses. Au loin, les tumeurs malignes apparaissent. Mort au béton.

Me revoilà assis dans un train ! Le dernier… Enfin. Deux heures de roulis à tuer. Je reprends la lecture d’Ainsi Parlait Zarathoustra, ce qui parvient à m’empêcher de dormir pendant un bon quart d’heure. Le feu nietzschéen garde mes paupières brûlantes ouvertes encore quelques belles minutes. Quel havre magmatique !… Parfois la lave s’éteint, se rafraichit. La poésie flamboyante tourne flammèche. C’est inégal. Des chants me laissent indifférents, j’en savoure d’autres comme un miel explosif. Je me régale de la poésie éclatante, de la critique vive et pertinente de tout un univers… La positivité de l’œuvre m’échappe. Aussi grand soit-il, Nietzsche discerne mal la poutre dans son œil, la glaire pendue à sa moustache… Son ressentiment à l’égard du Christ est incontournable, palpable et envahissant… Il se targue de créer un sur-Zoroastre, écrasant l’inventeur de la morale, mais quasiment toute l’œuvre se déploie en contraste, dans une négativité adossée au christianisme. Tartinée de pages en pages, sa volonté de puissance, quand elle reste un embryon recroquevillé, n’est pas un nihilisme moins écrasant que celui qu’il impute à la pensée occidentale sortie du creuset grec, ravivée par le déferlement christique… Et la volonté est demeurée une impasse… Où est son surhomme ? L’a-t-il été lui-même ?… Quid du génie contemporain auquel il reprochera son allégeance à la Croix ?… Comment ça marche le surhomme ?… Impossible à dire tant ses contours sont flous et un reflet déformant du Christ. Sur des thèmes plus larges, plus aérés et libres, le poète prussien trouve ses plus beaux aphorismes, souffle des braises enveloppées dans une faconde poétique inépuisable. On s’en détourne difficilement… Abattu par une torpeur invincible, je lutte avec acharnement pour boire se flot océanique. Je plonge dans les rouleaux et la mousse juteuse de l’Allemand fou alors que les bras de Morphée me tirent avec persistance. Le chapitre sur la guerre spirituelle et personnelle est un des plus enlevés. Tout un trésor qu’on pourrait celer dans un coffre doré : et sur ce dernier, on graverait les mots de Rimbaud : « Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes »…

Morphée a gagné… Je somnole pendant une petite heure. Mon repos est entrecoupé par le passage incessant d’impatients téléphoniques, par la madame charriot trimballant des sucreries, l’inconfort royal de ces trains rétrécis en cabines d’avions… Mon dernier somme est interrompu par un hurleur impudique poliment installé dans les zones idoines… Malheureusement, sa bedaine, tentant de se faire la malle par l’interstice de sa chemise, bloque la fermeture automatique de la porte du wagon… Le bougre agite son embonpoint sous le capteur cinématique… Envie de massacre réprimée par un bâillement… Zarathoustra m’accompagne jusqu’à Paris…

Bercy… Gare miteuse, bubon de ciment de la voisine lyonnaise. J’hésite en remontant le quai avec entrain : 6 ou 14 ? Attaquerai-je mon logis pas le Sud ou le Nord ? Franchirai-je la Seine sous le pont Mirabeau où elle coule ?… La fourmilière semble opter pour la ligne moderne. Je fonce vers la plus vieille, l’aérienne et surchauffée ligne 6. Même pas dix-sept heures mais la foule sardine déjà dans les wagons. Je me coince contre un poteau léché par des centaines de gamins et serré toute la journée par des cohortes hétéroclites. Bal de zombies… La crasse du métro déteint sur les faciès fatigués, la grisaille souterraine les maquille. Ils sont glauques, gluants…Sorti de terre, je peux profiter du voyage dans le Sud parisien. C’est l’effervescence immobilière. Ça construit de l’immondice partout… La moindre parcelle vierge est labourée, aplatie, maltraitée et bétonnée. On érige de nouvelles cages géométriques dénuées de toute pudeur, de toute logique esthétique… On passe devant le siège de l’infâme Monde, boulevard Auguste-Blanqui : n’hésitez pas à y déposer toute sorte de bombes. En approchant de ce quartier, j’espère systématiquement sentir l’odeur âcre d’un brasier purificateur, voir les flammes avides lécher l’immeuble immonde d’où s’éjecteraient ces gros porcs de journalistes… Bûcher des vaniteux, des menteurs, des aveugles… Opération du Saint-Esprit…

Par malheur, je repère une femme à la laideur incalculable… Cheveux teints couleur carotte, rictus sévère virant à la grimace coincée… Quelle horreur ! Sorcière de Walt Disney… Est-ce une perruque ? Va-t-elle maudire le wagon entier et nous précipiter 6 mètres plus bas, dans le boulevard Saint-Jacques ?… Mon attention visuelle est détournée par un arabe maigrichon à tête de serpent tapotant frénétiquement le strapontin accueillant son séant ingrat. On dirait qu’il se masturbe… Dans le carré d’en face, une famille de Yannicks Noahs discute des cours d’ « éducation » « civique » des deux frangins… Traduire : Endoctrinement mondialiste. Des histoires de pissotières et de discrimination positive… Le patriarche africain lève des sourcils étonnés à chaque phrase de ses petits gris. Défile une affiche proposant l’épilation du maillot entre midi et deux !… J’y songerais… Pas mal de gens penchés sur les inévitables feuilles de chou gratuites… Ils grisent leurs doigts avec ses papiers puants que je n’oserais approcher de mon fion… Il faut bien lire son horoscope !… Soyons résolument stupides… Une guenon se maquille… C’est de la maçonnerie. Essaye-t-elle de ressembler à Brigitte ? Cherche-t-elle à se faire inviter à la prochaine fête de la musique ?… La famille beige sort. Les enfants étaient deux filles ! Misère. Entre les voix de fumeurs cancéreux et la corpulence de rhinocéros, j’avais pris les mulâtres pour des garçonnets… Surprises délicieuses du lundi soir ! J’en hausse un sourcil d’étonnement…

Ligne 10, derniers arrêts. Ici, je contemple les bourgeois et leur progéniture inquiétante rentrant dans l’enclave du XVIème ou le cosmopolite Boul’Bi’. À ma gauche, j’ai un quadragénaire visiblement psychotique rongeant des viennoiseries en éparpillant des miettes dans un périmètre d’un mètre… Il est enneigé de croissant et de pain aux raisins… Il s’époussette finalement et disperse d’un geste rageur les croutes tombées au sol. Je cille un brin… Sans-gêne irréel… Une jeune blonde au visage très peinturluré se vérifie dans son téléphone… Son fard masque mal des tares épidermiques étonnantes ; elle pourrait être mignonne si elle ne les mettait maladroitement en avant. Tant pis… Sa tenue est visiblement très étudiée… Basket blanches légèrement compensées, rehaussées… Jean noir moulant et remonté au-dessus des hanches. Jusqu’au nombril tout va bien… En haut, elle arbore un t-shirt alibi prévenant l’attentat à la pudeur. Le bout de tissu couvre à peine sa poitrine qu’elle offre généreusement à l’assistance ensuquée. Son accoutrement ne serait pas complet sans une étrange veste noire repoussée sur l’arrière, dégagée des épaules, entièrement nues bien sûr.

Avant mon arrêt, j’espionne un freluquet auréolé d’une coiffure choucroute-palmier… Le frisé à la chevelure manifestement très étudiée me fout son portable sous le nez… Les impudiques sont envahissants. J’en souffre quotidiennement. J’y reconnais l’absurdité appelée Snapchat où le bougre vérifie la mocheté comique de sa jungle. Il envoie évidemment l’immortalisation jetable à une légion impatiente d’indigents de son espèce… Quelques secondes avant la sortie, je profite d’une courte intervention cinématographique d’une « amie »… Noiraude énorme dégoulinant de son lit, s’agitant dans des poses simiesques. Théâtre muet de l’absurde… La boule disparait heureusement après quelques secondes d’un intense mimétisme animal. Quelle pitié… J’en ai mal pour le balai à chiottes frisé… Il continue, léthargique, de faire défiler son écran…

Fin d’une circonvolution pour rien.

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