Gagner sa vie

Chaque matin vers huit heures, j’abandonne femme et descendant en gestation… Déchirant. Coincé par le salariat vivrier, je me loge dans l’ascenseur. Dégringolade molle. Personne. Cet immeuble est aussi vide qu’anonyme. Je n’ai jamais croisé que le gardien… Mépris citadin ; je ne puis guère jeter le premier parpaing.

D’un pas étonnamment déterminé, j’écarte la fourmilière de lycéens grouillant autour de l’énorme établissement honorant le si fabuleux poète. La Fontaine ! Nous voilà ! Ne les entends-je pas hurler. Leur mode n’a pas trop changée, toujours en basket et pantalon coupé à la cheville. Ils sortent de partout… Le métro les recrache en paquets hilares. Des bus en déposent sur le trottoir. Les plus chanceux se ruent de la porte de leur demeure haussmannienne jusqu’à celle du lycée. Ces nuées sont avalées par la sonnerie retentissant à huit heures pétantes ! Glas scolaire. Good Ol’Times. Je regoûterais avec délectation cette émotion juvénile. Cette gloutonnerie de découverte, cette fertilité naissante. Les amitiés simples, sans parures ni démonstrations… Effervescence intellectuelle nourrie par des professeurs souvent insipides, parfois plaisants, rarement émérites. Peu importait. Les papilles cérébrales étaient béates, ouvertes aux belles nouveautés.

Aujourd’hui, je dois lutter contre une torpeur sinistre pour entreprendre la moindre lecture ; je me contente de faire découvrir à ma femme d’anciens trésors télévisuels ; j’aimerais engouffrer tout le cinéma ! J’ai soif de Morand, Suárez, de Bresson, de Dryer, de Saint Augustin ou Platon, de Nietzsche… J’ai des Évangiles à relire, les apocryphes à découvrir, enfin… J’irai bien communier lors de l’exaltation de la Sainte Croix mais le débarquement d’une future grand-mère enthousiasmée à l’idée d’acheter des gigoteuses ou des poussettes m’en empêchera. Le courage me manque. Je ne saurai reporter un traditionnel repas au restaurant… Mon père serait chafouin de repousser son diner pour une histoire de reliques…

Saumon urbain, je fends la marée estudiantine pour me dissoudre dans le métro bondé. Couinements de freinage. Terribles stridences… Impossible de s’asseoir, comme d’habitude. J’ouvre mon sac-à-dos qui ferait presque hipster si j’avais un autre signe de leur accoutrement. J’émerge le Banquet. On n’en fait plus guère des dialogues de cet acabit. On s’imagine difficilement Platon, vaguant dans la ligne 9, comptant les envahisseurs lointains avachis ; essayant de flairer les pets timides d’Éros, incapable de réanimer les deux corps mous avalés par leurs smartphones d’un couple. Que tirerait-il d’une civilisation qui a renoncé à son immortalité ? Qui ne sait plus voir, sentir la trinité élévatrice… Beau, vrai, bon… Aux chiottes ! Platon regarderait avec lassitude les publicités géantes, moulant l’arche des arrêts de métro… Des pédés noirs et blancs en couleurs qui se glissent des capotes avant de s’emboutir… Un coureur déterminé commandant sur une application sa bouffe préconçue. Les affiches de films, bariolées d’éloges aussi apologétiques que le film est minable. À mort l’Art mort ! Comme presque tous. Quand la culture est une marchandise périmée vendue au Temple bourgeois, comment la magnifier ?… Platon s’abîmerait dans le meurtre de pixels sur Dota ou l’érection de villes imaginaires sur l’excellent CitiesSkylines. Sa collection de mods ferait frémir sa mémoire vive ! Il perdrait son temps à perdre son temps.

L’avantage de partir si tôt – dans la capitale française, c’est un horaire audacieux – c’est que le bus me garde toujours un siège inconfortable et roule avec alacrité dans les vaisseaux congestionnés de l’agglomération éléphantesque. Dans moins d’une demi-heure, les infarctus se déclareront en pagaille et les hématies anémiques devront prendre leur mal en impatience… Hypertension routière !

Ce matin, je troque l’observation studieuse des inanimés matinaux contre la lecture. Je masque l’accident et le bouchon sur la voie d’en face. Je parviens à oublier les grésillements des écouteurs voisins… Je gagne mon temps dans la lecture. Arrivée express !

De Charybde en Scylla, je lanterne au soleil, toujours le regard vissé sur la page antique. L’inénarrable T6 approche lentement. Chenille baveuse montée sur pneus… Ridicule engin dépassant difficilement les vingt kilomètres par heure, dégoulinant généralement à des vitesses vertigineuses de lenteur. Et dire que j’avais médis du tramway clermontois, cette merveille illogique ! Si ce dernier coutait une fortune et s’égayait parfois parmi les voitures interloquées, il cheminait efficacement. Son comparse parisien est une honte molle, que des hordes de normes et de lois doivent empêcher de rouler à une célérité digne… Enfin… Ça prolonge la lecture ! Et les bruissements de singes en survêtement. On a quitté le XVIème, foyer ancestral de bourgeois jaloux de leur quartier plaisant mais votant toujours avec leur portefeuille, ce dernier misant plus sur l’Africain pour dynamiser nos villes et campagnes.

Mon escargot électrique me régurgite à l’arrêt curieusement nommé « Pavé Blanc »… Malgré des campagnes de recherche assez sérieuses, impossible d’établir l’histoire de cette dénomination. Mais le lieu porte bien son appellation ! Comme un gant ! C’est ici que se déversent des centaines de salariés en chemises ou en jupes, portant mallettes et sac-à-mains. Ils se précipitent entre les voitures, les bus et les camions à leur bureau. Leur séant les attend ! C’est le pavé de blancs allant travailler dans une mare couleur de boue africaine. Déluge matinal de bobos, de vieux syndiqués, de mamans ambitieuses, de jeunes apprêtés, de directeurs en costume. Les singes hurleurs et les burqas immobiles charriant des poussettes de laiderons épient cette effervescence incompréhensible. Nous sommes un zoo payant les spectateurs.

Mon périple quotidien s’achève au 3ème étage d’un immeuble affreux. Ces inexpugnables rectangles de béton et de verre, gratte-ciels rabotés, défigurent des plaines auparavant saupoudrées de maisonnettes. Ils font une concurrence plus scintillante aux immondices appelées cités. Concours d’horreurs.

Mon derrière je le pose devant mon ordinateur portable agréablement prêté par cette société fabriquant les pétards que Macron volatilise au-dessus de la tête des Syriens pour leur plus grand amusement… Distractions pyrotechniques à mes frais. Ils ne m’ont rien fait ces cons d’outre Méditerranée.

C’est le début du grand bain de merde. La journée de labeur à corriger des ignares, à défendre une application ridiculement mauvaise, à écouter les imprécations d’une chef dispersée, à supporter les barbarismes anglophones d’équipes italiennes, françaises essayent de s’adapter aux directives globalisantes d’une direction abandonnant le Français. Me voilà vissé pendant des heures à ma chaise : défendre un outil plus mauvais que celui qu’il remplace. D’une merde moche et fonctionnelle, on déploie une merde moche et rébarbative. Génie de la modernisation. Toujours plus de merde. Nos temps sont littéralement scatophiles. Bon sens et simplicité sont sacrifiés sur l’autel fangeux du numérique. Les adorateurs du brouhaha informatique complexifient le simplissime.

Ces énormes entreprises sont une cocotte-minute surchauffée, débordant d’idées plus stupides les unes que les autres. Personne ne pense à baisser le feu ; à couper la purée de pois en ébullition. Pas un crétin pour arrêter l’idée d’un abruti. Tout se consume dans la bêtise crasse et adulée. Il faut se les imaginer tous dans leurs réunions ! Ah les réunions !… Les workshops ! Les formations ! Les points qui durent des heures ! Les entretiens où personne n’écoute personne !… Ils s’ennuient tous tellement à façonner leurs cacas corporate qu’ils se rassemblent autour de leur totem chassieux et les auscultent avec attention. Ils s’enduisent mutuellement pendant des heures stériles… Rien n’en sort, rien ne se crée, rien ne se transforme. Le vide. Néant entretenu. Je les vois, dans mon silence épuisé, gratouiller la surface de leurs bronzes mal coulés. Du bout du doigt, ils effritent le constat de leur nullité surpayée. C’est la basse-cour des égos si petits qu’ils sont mesquins. Ils s’engueulent, se moquent, raillent, bâillent, critiquent… Crapauds toisant des rats. C’est à se demander comment fonctionnent encore ces usines à merde françaises, encombrées de projets inutiles occupant des incompétents, grippées par des enthousiastes maladroits, remplies d’ambitieux inaptes.

J’interviens peu dans ces causeries que j’aimerais clore en 15 minutes mais qui s’étendent sur une demi-journée parfois… Je roule ma boule de tâches insipides qu’une secrétaire badgeant ses heures pourrait accomplir avec plus d’énergie. Il faut bien veiller sur le rebut des écoles ! Ces fiefs formant l’élite ! Chômeurs d’élite ! Malin d’armer des cohortes d’ingénieurs écervelés, incultes, sans-savoir-faire, aux connaissances volatiles et éphémères… Aujourd’hui, la clé, c’est le fabuleux savoir-être ! Alors là, le bourgeois chancelle ! Aucun risque de voir un débrouillard ruer un peu dans le brancard français. En veillant constamment à recruter des lécheurs de cul plutôt que des savants ingénieux, ne nous étonnons pas de nous voir à la traîne partout, affaiblis dans tous les domaines intellectuels ou industrieux. Il me faut un ingénieur ! Entend-on dans tous les services. Mais des ingénieurs, sera toujours recruté la plus infâme pipelette ! Faut bien animer ces incurables open spaces, déserts optimisés confinant l’employé au silence le plus résolu… Au milieu du mien, je traficote ma souris mollement. Même en travaillant lentement, je fais les choses vite. Ô grand malheur ! Les autres ne semblent capables que de se disperser aux quatre pets foireux… Je coche des cases et tape des noms pour préparer une formation lundi prochain… Le martyre préparant son calvaire. Quelle absurdité. Pas de quoi s’exclamer…

Parfois le midi offre un peu de sel. Que nenni, ce vendredi est maudit !… Ma collègue lesbienne nous entraîne, moi et un ami adulant sa fillette bregnoule, à déjeuner avec un lointain collègue de notre boîte pourrie de prestations pourries… Notre trio déjà haut en couleurs arc-en-ciel, se voit donc gratifié de l’addition d’une perche homosexuelle… L’inverti, sans doute rassuré par le sourire de notre gouine, narre son dîner avec un autre narcisse… Les percutés se sont concoctés du saumon. Fascinant ! Hein !… Sommet de malaisance quand, après que j’ai fait rigoler l’assistance mondialisée grâce à quelques anecdotes subtiles concernant mon mariage avec une femme ! Célébré devant un autel !!! La footballeuse faiseuse de ciseaux lâche la formule « À mon mariage… ». J’étouffe un pouffement de rire avant de me rappeler que les invertis sont martyrisés dans notre pays et qu’ils peuvent heureusement passer devant un maire pour se conformer au bourgeoisisme républicain. J’étouffe un dernier hoquet en me rappelant la vacuité de cette pseudo-cérémonie usinée par des fonctionnaires grassouillets.

Retour à mon poste… Sur le chemin, j’ai l’audace patriarcale de laisser une belle demoiselle surperpressée passer le tourniquet avant mon humble personne. Je la gratifie d’un doux sourire effacé, n’espérant guère recevoir plus qu’un « merci » marmonné par une affairée à talons. Mais non ! Dans son empressement crépitant, elle me salue d’un clair « Vous êtes un amour ! »… Je reste un peu assommé, alors que je franchis à mon tour le portique, par ce remerciement inattendu mais étonnement perspicace. J’entends le balancement de sa queue de cheval résonner au son de ses talons qui détalent. Elle n’a pas idée de la justesse de son exclamation. Je ne suis qu’amour. Insupportable, intraitable mais plein. Incompressible.

Je coulais un après-midi paisible, pariant sur un départ prompt, couronnant une inactivité ventilée sur Twitter. Quel bourbier puant aussi… Mais soudain, le téléphone sonne ! Damnation moderne. « Patrice B. »… m’indique mon outil sophistiqué… Perdu dans une douce remembrance, je bégaye mentalement et ne parvient pas à décrocher le combiné. Ce téléphone émet exactement la même sonnerie que celui de Pam Beesly, secrétaire héroïne de Dunder Mifflin… L’émotion m’absorbe. Je pourrais simplement ne pas décrocher et me contenter de savourer le souvenir délicieux de Pam déguisée en chat… Adorable perspective… Finalement, trop obéissant, j’obtempère. C’est l’histoire tragique d’un vieux bougre incapable de se servir d’un ordinateur éructant des jurons dans son combiné. Classique. Mais papi fait de la résistance mentale. Trop énervé, il refuse de comprendre mes simples explications… A cours de patience avant moi, il m’invite à le rejoindre dans son bureau et à lui faire un exposé complet des solutions… J’en dors debout en me levant pour assouvir sa soif de connaissance.

Je me dégourdis les gambettes dans ce sinistre désert architectural, navigant calmement jusqu’au bureau de Patrice B. « Après les secrétaires et les photocopieuses ! » m’a-t-il indiqué. Je suis la carte à l’antiquité. Un géant aux cheveux blancs et courts, à la barbe de quelques jours, me congratule dans le couloir. C’est lui !

« Asseyez-vous là, me fait-il, en me proposant la chaise d’un voisin absent. Je vais vous montrer ce qu’on fait ensuite vous m’expliquerez le fonctionnement de cet outil… »… Patrice B. s’avère être un adorable nounours que je soupçonne de posséder une carte syndicale, mais passons. Il me vante les mérites discutables de son métier et m’offre une passionnante visite du site de MBDA, me dévoilant une vidéo très ludique montrant un énorme tracteur dézinguant des mines sur son passage. Le bolide militaire parcourt les chemins embûchés à 40 kilomètres par heure sans souffrir la moindre égratignure pendant que les répugnantes inventions s’oblitèrent docilement. Démilitarisation en cours ! De preux fantassins suivent son tracé sécurisé, marchant allègrement sur des routes de mines enrhumées. Le bon Patrice s’occupe des pièces détachées de cet appareil grotesque mais rudement efficace.

Pendant dix minutes je l’aide à régler un problème aussi insipide qu’aisé à résoudre. Je préfère ne pas répéter encore une routine que j’ai répétée des centaines de fois déjà… Reguimpé par ce triomphe dont il fait de moi le seul responsable, Patrice se sent obligé de me raconter la vie de son fils, ancien futur spécialiste des nanomatériaux reconverti dans l’informatique bancaire. Ô la litanie des ingénieurs futurs spécialistes de quelque chose reconvertis dans l’informatique merdique… Enfin, il faut bien prendre l’argent où il est lorsqu’on a des parents qui n’ont jamais compris la vocation de leur fils. Versé dans la confidence, mon hôte chaleureux confesse au détour d’une boutade que la société enregistre des dizaines d’attaques contre son réseau informatique par jours… Et que la direction aimerait bien prouver que c’est un fait russe ; mais tous les indices pointent du doigt Israël… On pourra s’interroger pour savoir si c’est une frilosité à l’égard du pays juif ou un anti-russisme primaire… Combinaison idéale des deux ? Je m’étonne calmement de cette maltraitance idéologique. Pauvres Russes… Tout bien pesé, l’entrevue avec Patrice fut une partie de plaisir truffée de succulentes anecdotes. De quoi remplir une nouvelle ! Voire un roman !…

J’entreprends un nouveau grand bain de boue ! Le retour dans le foyer rétréci par la spéculation foncière. Le voyage est trop perturbé par les singeries de nos remplaçants ; je n’ose sortir Platon. Le cerveau en roue libre je cavale sur la nationale. Le bus s’arrête, le pont bouchonne. Sueur puante. On syncope parmi les voitures. Klaxons. Métro.

J’accoste à nouveau les rivages d’un purgatoire condamné à l’enfer contemporain. Les enfants se dispersent ; de vieux marbres coulent à la messe de 19 heures qui tinte à Saint François. Les terrasses se remplissent, les pintes se vident. Ça fume, ça paille… Je ramasse ma joie sur le paillasson et ma femme ouvre la porte.

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